Séliane ne bouge pas lorsqu’il s’approche. Elle l’observe. Pas seulement son visage. Pas seulement ses gestes. Elle observe ce qui déborde. Cette tension vive sous la peau. Cette excitation trop brillante dans le regard. Cette fine fissure dans le contrôle qu’il maintenait avec tant de rigueur. Pas de doute, il a travaillé toute la nuit. Et quelque chose, en lui, a été… stimulé.
Le papillon, perché sur la branche au-dessus d’elle, agite lentement ses ailes. Comme hésitant.
Lorsque Franz s’abaisse à sa hauteur, leurs regards se rencontrent. Sans détour. À sa question, elle ne répond pas immédiatement. Ses yeux glissent brièvement vers le café. Vers les viennoiseries. Puis reviennent à lui.
“
C’était l’intention.”
Simple. Sans mise en scène. Mais lorsque sa main se tend, rapide, précise, trop précise, et qu’il se saisit de la nourriture, quelque chose en elle s’apaise légèrement. Pas pour elle. Pour lui. La jeune femme le laisse manger. Boire. Revenir.
Lorsqu’il lui tend la pochette, elle la prend sans un mot. Ses doigts effleurent brièvement les siens. Froids. Ou peut-être est-ce elle qui est trop… tempérée. Elle ouvre. Observe. Longuement. Très différemment de lui.
Là où Franz voit des données, des corrélations, des projections… La professeure regarde les espaces entre les points. Les silences dans la carte. Les zones où rien n’a été relevé. Son regard ralentit. Suit les lignes. S’arrête. Repart.
Le papillon descend, se pose un instant sur le bord de la feuille, comme attiré par une zone en particulier. Lorsqu’il parle de la Toussaint, elle relève légèrement les yeux vers lui. Pas surprise. Confirmée.
Elle referme doucement la pochette. Pas brusquement. Comme si elle refusait de brusquer ce qu’elle venait de voir.
Un court silence s’installe. Puis :
“
Une faille active…”
Sa voix est plus basse qu’à l’accoutumée. Moins professorale. Plus… concernée. Ses doigts viennent distraitement lisser un pli invisible sur le papier.
“
Cela expliquerait les disparitions.”
Une pause. Très légère. Mais quelque chose change dans son regard. Une ombre plus dense.
“
Et aussi pourquoi ce déséquilibre ne cesse de s’aggraver.”
La fée relève les yeux vers lui. Et cette fois, elle ne cherche plus à masquer entièrement ce qu’elle est. Pas vraiment. Juste assez pour que lui comprenne.
“
Une faille ouverte attire.”
Ses mots sont calmes. Mais précis.
“
Pas seulement ce qui traverse.”
Un battement.
“
Mais aussi ce qui… cherche à traverser.”
Le papillon quitte la feuille. Revient se poser près de son épaule. Elle se redresse lentement et quitte le pied de l’arbre. Mais avant de faire un pas, sa main revient se poser contre l’écorce. Très brièvement. Comme une promesse silencieuse. Ou un avertissement.
Puis Séliane se tourne vers Franz.
“
Ce soir, donc.”
Elle l’observe encore une seconde. Et cette fois… il y a quelque chose de plus direct dans son regard.
Quelque chose qui dépasse la simple curiosité.
“
Nous irons.”
Pas une suggestion. Pas une hésitation. Puis, plus doucement :
“
Mais pas sans préparation.”
Une légère inclinaison de tête.
“
Une faille active n’est pas un phénomène que l’on observe.”
Ses yeux plongent dans les siens. Clairs. Lucides.
“
C’est un seuil.”
Une pause.
“
Et les seuils…”
Un souffle à peine perceptible.
“
… ne s’ouvrent jamais dans un seul sens.”
La fausse humaine recule d’un pas laissant enfin un peu d’espace entre eux. Mais pas autant qu’avant.
“
Vous avez fait ce qu’il fallait cette nuit, Professeur Franz.”
Et là, très légèrement :
“
Vraiment.”
Ce n’est pas un compliment gratuit. C’est une reconnaissance. Puis son regard glisse vers le café qu’il tient encore.
Et, presque imperceptiblement :
“
Et vous avez eu raison de vous arrêter.”
Un battement de cils.
“
Le reste aurait commencé à vous échapper.”
Elle incline la tête. Très légèrement. Avant de tourner la tête pour un regard vers la ville. Vers quelque chose d’invisible.
“
Après vos cours. Nous irons voir ce qui s’éveille.”
Mais quelque chose en elle refuse de laisser cette conversation se clore aussi simplement. Alors, elle ajoute :
“
D’ici là…”
Sa voix change à peine. Mais quelque chose s’y glisse. Plus bas. Plus… personnel.
“
Reposez-vous... S'il vous plaît.”
Ce n’est pas un ordre. Ce n’est pas une suggestion non plus. C’est… un constat nécessaire. Ses yeux ne quittent pas les siens.
“
Vous êtes efficace ainsi.”
Une pause. Infime.
“
Mais pas durable.”
Le papillon déploie ses ailes, puis se calme. Séliane incline légèrement la tête. Comme si elle venait de franchir une limite invisible. Puis elle se détourne. Sans attendre de réponse.
°°°
Le bruit du campus s’est désormais installé. Des voix dans les couloirs. Des pas pressés. Des portes qui s’ouvrent. Le monde humain reprend sa cadence. Et la fée se faisant passer pour une humaine s’y glisse.
La salle de classe est baignée de lumière. Les fenêtres grandes ouvertes laissent entrer l’air frais du matin, chargé de murmures lointains et du parfum discret des arbres du campus. Les élèves s’installent. Certains parlent encore. D’autres écrivent déjà.
Et lui est là. Le même étudiant. Celui de la fin de nuit-début de matinée avant même que les cours ne débutent. Assis à sa place, un peu en retrait, ses feuilles déjà étalées devant lui.
Lorsqu’elle entre, son regard se relève immédiatement. Il la reconnaît. Hésite. Puis, presque malgré lui :
“
Professeure…”
La fée marque un très léger temps. Puis incline la tête.
“
Vous aviez donc choisi d’arriver en avance.”
Une nuance. Très légère. Presque invisible. Mais différente de leur échange du matin. Elle se dirige vers son bureau. Pose ses affaires avec cette précision tranquille qui lui est propre. Puis se tourne vers la classe. Son regard glisse d’un élève à l’autre.
S’arrête une fraction de seconde de plus sur lui. Pas pour le mettre mal à l’aise. Plutôt… comme si elle le reconnaissait.
“
Bonjour à toutes et tous. Je vous remercie pour votre intérêt. Ceci est ma première journée dans votre établissement. Je suis Professeure Noctelume Séliane. Nous allons commencer.”
Sa voix se pose dans la pièce. Calme. Claire. Mais quelque chose en elle a changé depuis la veille. Ou peut-être… est-ce simplement plus perceptible maintenant.
“
L’Histoire de la magie…”
Un pas lent.
“
… n’est pas une succession d’événements.”
Ses doigts se posent sur le bord du bureau.
“
C’est une succession de déséquilibres.”
Un silence. Les élèves se taisent. Sans vraiment savoir pourquoi.
“
Chaque époque où la magie s’intensifie…”
Son regard glisse brièvement vers la fenêtre. Vers les arbres.
“
… correspond à quelque chose qui s’ouvre.”
Un silence. Puis, presque imperceptiblement :
“
Ou qui aurait dû rester fermé.”
Le papillon, invisible pour les élèves humains, s’est posé sur le cadre de la fenêtre. Et dans la lumière du matin, une nuance plus douce, presque nocturne, semble flotter autour de la professeure. Rien de visible. Mais assez pour troubler.
Son regard revient à la classe. Puis à l’étudiant. Très brièvement.
“
Nous allons voir aujourd’hui comment ces déséquilibres apparaissent…”
Une légère inclinaison de tête.
“
… et pourquoi ils ne sont jamais accidentels.”
Et pendant que Séliane parle, quelque part dans la ville, quelque chose attend.