Le silence s’installe après les mots de Franz. Pas un silence vide. Un silence qui clôt.
Séliane l’observe. Lorsque son interlocuteur évoque la nuit à venir, le travail, les vérifications… quelque chose en elle vacille. À peine. Une intention naît. Fragile, spontanée. Rester. L’accompagner. Ne pas laisser cette inquiétude grandir seule dans l’obscurité.
Ses lèvres s’entrouvrent. Puis rien. Son regard glisse un instant vers les arbres. Vers les feuilles qu’elle a apaisées sans les guérir. Vers cette dissonance toujours présente, tapie sous la surface du monde. Elle comprend. Ce n’est pas à elle d’imposer sa présence.
Alors elle revient à lui. Franz. Déjà ailleurs. Déjà en mouvement dans sa pensée. Elle incline légèrement la tête.
“
Très bien.”
Sa voix est douce. Stable.
“
Je comprends.”
Un battement suspendu. Puis, presque naturellement :
“
Si telle est votre volonté… Professeur Franz.”
Le prénom s’insinue sans heurt dans la formule. Comme s’il avait toujours été là.
Le papillon interrompt son vol un instant. Mais la jeune femme, elle, ne relève pas.
Elle se détourne légèrement, prête à partir, avant d’ajouter :
“
Je serai sous cet arbre.”
Son regard désigne celui qu’elle a touché. Celui dont les feuilles frémissent encore d’un souffle retrouvé.
“
Demain matin.”
Pas d’heure. La professeure marque une pause, presque imperceptible.
“
Passez une… nuit productive.”
Puis elle s’éloigne. Ses pas s’effacent sur la pierre chaude du patio. Le papillon la rejoint, décrivant une lente spirale avant de se poser sur son épaule. Et lorsqu’elle quitte la cour, quelque chose semble se retirer avec elle. Comme une ombre douce qui abandonne le jour.
✧
La nuit passe. Et avec elle, la ville.
Seikusu ne dort jamais tout à fait. Mais entre deux battements, entre deux souffles urbains, il existe des instants suspendus, des heures où même les choses invisibles hésitent.
Séliane, elle, ne dort que peu. Au cœur de la nuit, elle marche. Silencieuse.
Elle revient vers le campus lorsque les premières lueurs de l’aube commencent à dissoudre l’obscurité. Le ciel est encore pâle, teinté de gris et de bleu lavé.
Les arbres l’accueillent. Ou peut-être est-ce elle qui les écoute. La fée s’arrête près de celui qu’elle a touché la veille. Sa main se pose à nouveau contre l’écorce. Un instant. Comme une vérification. Une écoute. Puis elle s’en détourne.
✧
Un peu plus tard, dans un couloir encore à moitié endormi, Séliane s’arrête. Un élève est là. Seul. Assis sur un banc, un sac ouvert à ses côtés, des feuilles couvertes de schémas botaniques et de notes griffonnées. Ses yeux sont cernés, mais attentifs. Le genre d’élève qui observe plus qu’il ne parle.
Il lève la tête en la voyant. Hésite.
“
Professeure… ?”
Séliane incline légèrement la tête.
“
Professeure Noctelume. Vous êtes matinal. Avez-vous cours avec moi ce matin ?”
“
Ou en retard.” répond-il avec un sourire fatigué. "
Mais oui, il me semble."
Un silence. Puis, avec une sincérité désarmante :
“
Vous connaissez… ce que mangent les professeurs, le matin ?”
La question le surprend. Il cligne des yeux.
“
Euh… ça dépend ? Café, surtout. Beaucoup de café. Et… des viennoiseries, j’imagine. Pourquoi ?”
Séliane semble réfléchir à la réponse comme à une donnée précieuse.
“
Merci.”
Elle ne donne pas d’explication. Mais l’élève la regarde s’éloigner avec une légère perplexité. Comme s’il venait d’assister à quelque chose… d’un peu étrange.
✧
Lorsque le soleil est enfin levé, la cour s’éveille lentement. Et sous le patio, près de l’arbre, Séliane est déjà là. Elle se tient debout quelques instants, immobile.
Puis, avec une précision tranquille, elle dispose ce qu’elle a apporté. Deux boissons chaudes. La vapeur s’élève lentement dans l’air frais du matin. À côté, quelques viennoiseries soigneusement disposées. Pas en désordre. Pas simplement posées. Présentées. Comme une offrande discrète. Ou un rituel dont elle aurait appris les gestes sans en saisir totalement les codes.
Elle s’assied ensuite. Non pas sur un banc. Mais au pied de l’arbre. Comme si sa place était là.
Le papillon vole doucement autour d’elle avant de se poser sur une branche basse.
Le campus commence à vivre autour. Des pas. Des voix. Des portes qui s’ouvrent.
Mais autour d’elle, quelque chose reste… légèrement à part. Comme si le temps s’écoulait différemment. Elle attend. Calme. Patiente.
Ses doigts effleurent distraitement l’écorce derrière elle. Et dans la lumière claire du matin, l’arbre semble un peu plus vivant que les autres. Presque imperceptiblement.