L'air frais me rentre dans les poumons et j'reste planté comme un con devant les portes qui viennent de se refermer dans mon dos. Huit piges. Huit putains d'années à bouffer du béton, à respirer la même merde et à regarder les journées défiler avec la grâce d'un type qui attend qu'on lui annonce sa propre pendaison. Et maintenant, j'suis dehors.
Dehors.
J'inspire une nouvelle fois, juste pour le plaisir. Ça sent les gaz d'échappement, la terre humide et les arbres qui bordent la route. Un mélange dégueulasse pour certains, mais j'pourrais presque en faire une eau de Cologne. J'ai jamais autant apprécié l'odeur d'un parking. Y a des bagnoles qui passent, des gens qui marchent, des oiseaux qui gueulent dans les branches et personne pour m'ordonner où foutre mes pieds. Le monde continue de tourner, ce grand salopard, comme si j'avais pas disparu pendant presque une décennie.
J'me gratte la mâchoire en observant les alentours, mon sac jeté sur l'épaule. Pas un rond en poche, pas de boulot, pas de chez-moi. J'ai récupéré mes vieilles affaires, celles que j'avais laissées en entrant, comme si on me rendait les effets personnels d'un type qui n'existe plus. Quelques fringues, des papiers et deux ou trois bricoles qui ont attendu leur propriétaire plus longtemps que certains mariages.
J'ouvre le sac pour en sortir un tee-shirt. Je le reconnais, celui-là. Un vieux machin que j'aimais bien à l'époque, avant que la vie me passe dessus avec les roues d'un camion.
J'essaie de l'enfiler. Putain.
Le tissu tire sur les épaules, les manches me serrent les bras et le bas du vêtement remonte sur mon bide comme s'il cherchait à se faire la malle. J'essaie de tirer dessus une fois, deux fois, puis j'abandonne devant mon reflet dans la vitre d'une bagnole. J'ai pris de l'épaisseur, bordel. J'étais déjà un beau morceau avant de rentrer, mais huit ans à m'entraîner pour tuer le temps, ça vous transforme un bonhomme en armoire suédois. Mes épaules ont bouffé la moitié du tissu et mes bras ressemblent à des pièces rapportées sur un modèle qui n'existe plus.
« ...Va falloir investir dans une garde-robe, mon vieux. »
J'ai pas le temps de m'apitoyer sur le sort de mon pauvre tee-shirt. Un mouvement attire mon attention un peu plus loin. Ma mère attend près d'une voiture, les mains jointes devant elle, avec cette façon de se tenir qui me ramène des années en arrière. Elle a vieilli. Évidemment qu'elle a vieilli. C'est le genre de détail qu'on sait sans vraiment le comprendre tant qu'on n'a pas la personne sous les yeux. Ça fait mal, d’avoir raté ça. Mais je suis heureux de savoir qu’elle est en vie. Injonction paradoxale.
Elle me voit. Je la vois. Et pendant quelques secondes, on se regarde, deux abrutis qui ont oublié comment fonctionne une conversation. Puis elle s'avance.
J'lâche mon sac et j'ouvre les bras. Instinctif. Elle vient s'y réfugier sans se faire prier, ses mains s'accrochant à mon dos, son visage contre mon torse. J'me penche pour l'envelopper tout entière. Elle est toujours aussi petite, ma mère. Ou alors c'est moi qui prends trop de place, maintenant.
J'sens ses doigts se resserrer sur mon dos. J'ai envie de lui dire un tas de choses, des excuses, des promesses, tout ce que j'ai gardé coincé dans la gorge pendant des années. Mais rien ne sort. Alors j'la serre un peu plus fort et, pour une fois, j'essaie pas de faire le malin.
Quand elle recule enfin, elle pose une main sur ma joue.
« Tu as changé, mon grand.
-
Toi aussi, m'man.- Je ne suis pas certaine que ce soit un compliment.
-
J'ai jamais été très doué pour les compliments. »
Elle rit doucement. J'lui réponds avec un sourire qui me tire presque les joues. Ça fait bizarre, de sourire sans avoir à surveiller ce que les autres vont en penser. J'jette un coup d'œil derrière elle, vers la voiture.
« P'pa est pas venu ? »
Son expression change juste assez pour que j'aie ma réponse avant même qu'elle ouvre la bouche.
« Non. Tu le connais. »
Ouais. J'le connais, mon vieux.
« Il est toujours en colère ? »Elle me regarde avec un sérieux qui me fait presque regretter d'avoir posé la question.
« Jake, ton père envisage de te flanquer une bonne correction depuis qu'il sait que tu vas sortir. »
J'souffle du nez.
«
Ça, c'est rassurant.- Ne plaisante pas avec ça. Il t'en veut énormément. »
J'baisse les yeux. J'ai pas besoin qu'elle m'explique pourquoi. J'ai menti à mes parents pendant des années, et pas sur une broutille qu'on pourrait régler autour d'un café. J'leur ai fait croire que l'argent qui leur permettait de vivre confortablement venait de sources propres. La maison, les voitures, la piscine, les vacances... tout ce petit monde bien rangé que j'avais voulu leur offrir sans qu'ils aient à se soucier de rien.
Sauf que derrière, y avait la merde. La vraie. Celle qui vous colle aux semelles et que vous ramenez partout, même quand vous pensez pouvoir la laisser dehors.
Mon père aurait préféré continuer à bosser comme un ouvrier, à compter les billets en fin de mois et à se payer des vacances modestes, plutôt que de profiter d'un centime gagné de travers. C'est un homme qui a toujours eu les mains propres, même quand le boulot lui bouffait la peau. Et moi, j'ai foutu cette saloperie de mensonge au milieu de leur vie en pensant bien faire.
« Je voulais vous protéger... »Ma mère pose sa main sur mon avant-bras.
« Je sais. »
Elle répond sans hésiter. Ça me fait plus mal que si elle m'engueulait.
« Je sais que tu as voulu nous protéger, Jake. Mais tu nous as aussi privés de la possibilité de comprendre ce qui se passait. Ton père n'arrive pas à accepter que tu aies décidé tout seul de ce qu'on pouvait supporter.
-
J'aurais dû lui en parler.- Oui.
-
C’est trop tard, maintenant. »
Pas de grand discours, pas de pardon miraculeux qui efface tout.
J'acquiesce lentement. Elle a déjà assez sacrifié pour moi. Elle a quitté Terra pour venir vivre ici, elle a construit sa vie sur un autre monde, pour qu’à ma naissance je fasse mes conneries, elle a passé des heures à venir me voir derrière une vitre, à me parler comme si j'étais encore capable de devenir autre chose que le type que les gens voyaient en moi.
J'ai pas le droit de lui demander davantage.
« On t'a préparé une chambre à la maison. Tu pourras rester le temps de te retourner, de trouver un boulot et un logement. Ton père a gardé quelques-unes de tes affaires. »
J'hoche la tête.
«
C'est gentil.- Et puis, il y a autre chose. »
Elle affiche un sourire qui me rend immédiatement méfiant. J’hausse un sourcil.
«
Quoi ?- Ta voiture. »
J'plisse les yeux.
« Quelle voiture ? »Elle me regarde comme si j'étais le dernier des abrutis.
« Ta saleté de voiture qui fait un boucan atroce, voyons. »
J'reste silencieux un instant. Puis je tourne lentement la tête vers le parking.
Elle est là.
Noire, brillante, impeccablement entretenue. La carrosserie renvoie la lumière, à l’instar d’un miroir sombre, les lignes du capot et des ailes sont aussi agressives que dans mes souvenirs. Même à distance, je reconnais chaque détail. Ma bagnole.
Ma putain de Charger.
J'avance vers elle sans même m'en rendre compte. J’pose la main sur la carrosserie, fais glisser mes doigts sur la peinture et m'arrête près de la portière.
«
C'est p'pa qui s'en est occupé ?- Chaque semaine, répond ma mère. Il disait qu'il ne voulait plus entendre parler de toi, mais il a continué à l'entretenir comme si sa vie en dépendait. »
J'laisse échapper un petit rire. Évidemment. Le vieux peut bien rêver de me coller une raclée, il a pas pu se résoudre à laisser ma bagnole prendre la poussière. C'est sa manière à lui de continuer à s'occuper de son fils sans avoir à lui pardonner quoi que ce soit.
J'ouvre la portière et jette un œil à l'intérieur. Tout est à sa place. Le volant, les sièges, le tableau de bord. J'ai presque l'impression que j'vais retrouver mon ancien moi au fond du siège conducteur, avec ses mauvaises habitudes et sa confiance de connard.
De vrai, connard.
«
Bon, j'ai une proposition à te faire.- Je t'écoute.
-
On va manger. »
Elle éclate de rire.
« Tu viens de sortir de prison et tu ne penses qu'à manger ?
-
Huit ans, m'man. Huit ans à bouffer des trucs qui ressemblent à des semelles de godasses trempées dans l'eau de vaisselle. J'veux une entrecôte. Une vraie. Un morceau de viande gros comme mon avant-bras, avec des frites et tout le bordel.- Tu es incorrigible.
-
J’suis sorti de prison, ça veut dire qu’on m’a assez corrigé.- Mh. »
Elle secoue la tête, amusée, puis me tend les clés. J'les attrape et les serre un instant dans ma paume. C'est con, mais j'ai presque envie de les embrasser.
J'm'installe derrière le volant, règle le siège et pose les mains sur le cuir. J'ai pas besoin de réfléchir pour retrouver mes marques. C'est comme retrouver une vieille paire de bottes : ça grince un peu, ça demande un ajustement, mais ça reste chez soi.
Je tourne la clé.
Le moteur se réveille dans un grondement rauque qui me traverse le torse. Le compresseur ajoute son souffle mécanique dès que j'effleure l'accélérateur. La Charger vibre sous moi, impatiente, prête à bondir, une bête qu'on aurait gardée trop longtemps en cage. Un peu comme moi finalement.
J'affiche un sourire qui doit me donner l'air d'un gosse devant un sapin de Noël.
« Putain, qu'est-ce que ça m'a manqué. »Ma mère s'installe à côté de moi. J'enclenche la première et nous quittons le parking. J'roule tranquille au début, histoire de retrouver les sensations, de sentir le volant répondre sous mes mains et le moteur gronder à chaque pression du pied. Le monde défile de part et d'autre du pare-brise, et j'ai presque du mal à croire que personne ne va venir me dire de rentrer dans ma cellule.