Un frémissement remonte le long de sa main. Le simple contact des lèvres de Réo contre sa paume devrait n’être qu’un geste courtois. Une marque d’attention presque désuète. Pourtant, le corps de Lyadril en décide autrement.
La caresse de ses doigts contre les siens fait courir une onde chaude jusque sous sa peau, si fine qu’elle pourrait presque la confondre avec le frisson provoqué quelques instants plus tôt par leurs effluves mêlés. Son souffle se suspend brièvement. Ses doigts demeurent docilement dans les siens, mais quelque chose, au fond d’elle, se réveille avec une satisfaction qu’elle n’aurait jamais imaginée ressentir.
La fille d’Az’Kharel, elle, rit intérieurement. Alors c’est ainsi que tu comptes me recevoir… Une pensée qui n’a rien de la réserve prudente de l’herboriste. Elle lui ressemble davantage. À cette part d’elle-même qu’elle tient habituellement loin de la lumière.
L’elfe laisse pourtant son hôte l’entraîner à travers l’Eden, découvrant peu à peu ce qu’elle n’avait aperçu jusque-là qu’au travers des silhouettes et des lumières de la salle principale. Et lorsqu’elle comprend ce qu’il lui montre… Elle s’arrête presque.
Seikusu s’étend sous leurs yeux. Toute entière.
Les lumières de la ville dessinent des constellations artificielles jusque dans les quartiers les plus éloignés. Les rues deviennent de fines veines lumineuses, les immeubles des masses sombres découpées par des centaines de fenêtres, et plus loin encore, les contours de la ville semblent se perdre dans la nuit.
C’est magnifique et vertigineux. Tellement hyperbolique que son premier réflexe n’est même pas de reculer. Mais de regarder vers le vide. Un peu trop longtemps. Une lueur presque amusée traverse ses yeux émeraudes. Elle pourrait sauter. Sans hésiter. Enfin… Pas exactement sans hésiter. La démone en elle, elle, n’hésiterait absolument pas.
Elle s’imagine déjà franchir le rebord, laisser le vent arracher sa cape à ses épaules et tomber droit vers les lumières de Seikusu, la chute avalant progressivement toute prudence avant que, dans les derniers mètres, ses ailes ne se déploient brutalement.
Une pensée folle. Magnifique. Dangereuse. Typiquement démoniaque.
Elle réprime un sourire avant que celui-ci ne puisse réellement naître.
Puis son regard rencontre la lune. Et quelque chose change. La légèreté disparaît. Le disque pâle suspendu dans le ciel lui rappelle un autre endroit. Un autre ciel. Un souvenir qui n’a pas besoin d’être convoqué pour revenir.
Ses parents. Son père. Sa mère. Tous deux dans cette barque, glissant silencieusement sur une eau sombre d’un recoin secret de l’Enfer qu’elle n’a jamais oublié. Un endroit à eux. L’image est presque douce. Presque irréelle.
Lyadril reste quelques secondes prisonnière de cette réminiscence avant de sentir la présence de Réo derrière elle.
- Si tu me permets…
Son cœur s’arrête. Littéralement. Ou du moins, c’est l’impression qu’elle en a. Ses doigts se crispent imperceptiblement lorsqu’elle sent ses mains venir se poser autour de son ventre. Sa joue contre la sienne. Le monde entier paraît soudain beaucoup plus silencieux. La ville demeure là. La lune aussi. Mais elles deviennent presque secondaires. La chaleur contre son dos, le souffle tout proche, la proximité de leurs deux corps… tout cela efface momentanément jusqu’au souvenir de la hauteur.
Lyadril baisse légèrement les yeux vers le reflet que leur offrent les vitres. Deux silhouettes enlacées. Sa forme elfique. La forme humaine de son partenaire. Et quelque chose entre eux qui n’a encore besoin d’aucun nom. Un sourire minuscule menace cette fois de se former au coin de ses lèvres. De même qu’une pensée fugace se demandant ce que cela donnerait sous leur forme démoniaque à tous les deux. Mais elle n’a pas le temps de s’y abandonner car ils ont une tâche à accomplir.
La pièce choisie pour commencer leur travail retrouve bientôt une atmosphère différente. Plus silencieuse. Plus concentrée.
L'invitée dépose sa besace avec précaution.
Les bougies apparaissent les premières. L’ivoire trouve sa place aux quatre points destinés à purifier l’espace. Les rouges sombres viennent ensuite, réservées au lien du sang. Les violettes entourent les emplacements prévus pour les Arcanes. Puis les noires, plus éloignées, prêtes à contenir les éventuelles décharges d’énergie.
Elle dispose ensuite les herbes. La sauge blanche. L’armoise. Le romarin infernal réduit en fragments presque noirs. Les fines branches d’if.
Et enfin, à distance des flammes, les pétales de datura noir enveloppés dans leur tissu.
Chaque élément trouve sa place avec une précision qui contraste presque avec la douceur de ses gestes.
Lorsqu’elle se redresse, quelque chose dans son regard a changé.
La femme qui contemplait Seikusu quelques minutes auparavant laisse place à l’herboriste. À celle qui a sauvé son hôte d’une mort certaine s’il n’avait été qu’humain. À celle qui sait que les Arcanes pardonnent rarement l’à-peu-près.
Sa propre dague apparaît entre ses doigts. La lame accroche la lumière violette d’une bougie.
Lyadril s’agenouille devant le premier emplacement, fermant son poing afin de laisser doucement le sang rejoindre la surface préparée. Puis elle commence.
Un trait. Une courbe. Une rune. Sa main ne tremble pas. Ses lèvres, elles, fredonnent à peine. Une mélodie ancienne, presque inaudible, dont les paroles se mêlent au crépitement des flammes.
- Elenath dîn naur aníra, cuio avel… (Que les étoiles veillent, que le feu protège, que la vie demeure…)
Sa voix reste basse. Presque une prière.
- Ça a l’air d’être actif…
Le soulagement n’a pas encore eu le temps de retomber. L'éclat arcanique danse encore quelque part derrière les paupières de Lyadril lorsqu’elle rouvre les yeux. Et elle croise les siens. Une seconde. Peut-être deux. C’est tout ce qu’il faut. Quelque chose se rompt. Ou peut-être quelque chose se libère. Leurs lèvres se rencontrent. Se retrouvent.
Le souffle de l’elfe se suspend aussitôt, surprise par la soudaineté du geste, avant que cette surprise ne fonde sous la chaleur de ce contact. Ses doigts se crispent légèrement contre le tissu de sa propre robe tandis que son corps, lui, semble avoir compris bien avant son esprit.
Elle répond. Sans réfléchir. Sans chercher à analyser ce qui se passe.
Un baiser aux allures de plat favori, doux et familier, où l’autre se glisse soudain comme une pincée de piment brut. Une caresse qui s'amorce dans la tendresse avant d’éclater en bouche engourdie, le souffle court de la soigneuse et une envie irrépressible d’y revenir malgré la chaleur qui consume tout.
Il y a dans la façon d’embrasser de Réo, la même ivresse cuisante qu’une épice tombée dans une recette trop douce. Le contact initial suave et réconfortant, se mue instantanément en une empreinte de feu sur la peau, une attaque vif-argent qui embrase le palais, pique la langue et laisse le corps groggy, envenimé d’un besoin cruel d’en reprendre une gorgée.
Le monde des Arcanes, les glyphes, les bougies et jusqu’au travail qu’ils viennent d’accomplir semblent disparaître derrière cette proximité devenue brusquement évidente.
Son cœur cogne contre ses côtes. Ses effluves se mêlent aux siens. Et quelque part, dans les profondeurs de son être, la fille d’Az’Kharel laisse échapper un rire silencieux. Enfin ! La pensée lui arrache presque un frisson.
Le baiser se prolonge juste assez pour que Lyadril perde à son tour la notion de ce qui devait venir ensuite. Ses mains remontent instinctivement, s'arrêtant pourtant avant de savoir où se poser, comme si une part encore lucide d'elle-même cherchait une limite qu'elle refuse de franchir sans l'accord du moment.
Puis cette même lucidité revient. Brutalement. Pas sous la forme d'une peur. Plutôt comme un rappel. Les Arcanes. La protection. L'Eden. Leur devoir.
Leurs lèvres se séparent presque au même instant. Le silence qui suit est plus éloquent que n'importe quelle explication.
Lyadril garde les yeux clos une fraction de seconde supplémentaire. Son souffle est court. Ses joues sont brûlantes et quelques mèches argentées se sont échappées autour de son visage.
Lorsqu'elle rouvre finalement les yeux, quelque chose de nouveau brille dans ses prunelles aux couleurs des forêts verdoyantes. Un mélange de trouble… Et d'amusement. Elle pourrait presque entendre sa part démoniaque se moquer doucement de sa propre retenue.
- Nous finirons cela plus tard.
La promesse résonne encore dans son esprit. Et, étrangement, elle ne lui déplaît pas du tout.
Lyadril inspire profondément avant de se détourner avec une lenteur calculée, reprenant possession de ses gestes.
- Oui…
Un murmure à peine audible. Son regard glisse brièvement vers les glyphes invisibles. Puis revient vers lui.
- Plus tard.
Deux mots seulement. Mais cette fois, son léger sourire ne cherche plus à dissimuler entièrement ce qu'elle ressent. Elle reprend alors sa dague. Le travail n'est pas terminé.
Chaque glyphe reçoit son sang avec une précision presque maniaque. Lorsqu’une erreur apparaît dans les tracés de Réo, elle ne peut s’empêcher de la signaler. Pas avec sévérité. Avec cette patience légèrement taquine qu’elle réserve déjà à celui qui accepte de réellement apprendre auprès d’elle.
Un angle trop fermé. Une rune légèrement désaxée. Une terminaison qui menace de modifier la circulation de l’énergie. Elle corrige. Explique. Lui fait recommencer.
Parce qu’ici, quelques millimètres peuvent faire la différence entre une protection fonctionnelle et une réaction arcanique imprévisible.
Le temps disparaît peu à peu. Les bougies diminuent. Les odeurs des herbes se mêlent à celle du sang. Et les flashs lumineux finissent par éclater les uns après les autres. À chaque activation, Lyadril ferme instinctivement les yeux quelques secondes avant de les rouvrir sur des glyphes redevenus invisibles.
Enfin… Le dernier caractère disparaît. Le silence qui suit semble presque assourdissant.
Elle expire lentement. Ses épaules se relâchent. La tension quitte progressivement ses doigts. Et pour la première fois depuis son arrivée, elle s’autorise à regarder autour d’elle autrement que comme une arcaniste. Ils l’ont fait. Ensemble.
Alors lorsque Réo lui propose finalement de boire quelque chose, Lyadril accepte d’un léger mouvement de tête. Elle le regarde préparer le cocktail avec cette curiosité tranquille qu’elle réserve aux choses qu’elle ne connaît pas encore. Les gestes précis. Les plantes. La vodka. Le piment. Cette pointe de démoniaque qu’il ajoute à la préparation.
Un amusement discret vient adoucir ses traits. Lorsqu’il lui tend finalement son verre, elle le prend entre ses doigts.
- A notre collaboration…
Son regard à la teinte d'une feuille de tilleul vient chercher le sien. Puis ses yeux descendent un bref instant vers le breuvage.
- …et à…nous ?
Les mots restent suspendus. Lyadril porte le verre à ses lèvres. Une première goutte touche sa bouche. Puis une seconde. La plante arrive d’abord. Le feu du piment ensuite. Et enfin l’alcool. Elle laisse le goût se déposer sur sa langue.
La première chose qu’elle ressent n’est pas le baiser. C’est sa main. La chaleur de sa paume contre sa cuisse lui arrache un frisson qui remonte jusqu’à sa nuque avant même que ses lèvres ne retrouvent les siennes. Lyadril n’a pas le temps de s’interroger. Elle reconnaît cette saveur. La sienne. Celle qu’elle avait déjà goûtée quelques instants auparavant et dont le souvenir semble soudain bien trop présent sur sa bouche.
Alors ses paupières se ferment. Cette fois, la surprise ne vient pas.
Il n’y a que cette chaleur familière qui se répand en elle, plus vive encore parce qu’elle sait désormais ce que signifie ce contact. Ses doigts se referment doucement autour de son verre, qu’elle éloigne instinctivement afin de ne pas le renverser, tandis qu’un souffle presque inaudible s’échappe entre deux baisers.
Et la fille d’Az’Kharel, elle, jubile. Ainsi donc, Monsieur le propriétaire de l’Eden n’a finalement pas tant de patience que cela… Une pointe d’amusement traverse son esprit.
Puis la cape glisse. Le tissu quitte progressivement ses épaules et dévoile ce qu’elle avait soigneusement choisi avant de quitter “Dae & Calad”. La robe d’alternanthera “Purple Knight” parcourue de reflets pourpres semblables à ceux d’une braise qui refuse de mourir. Le tissu épouse sa silhouette avec souplesse avant de laisser ses épaules nues sous les lumières tamisées de l’Eden. Le décolleté demeure mesuré, mais suffisamment assumé pour révéler qu’elle n’a pas choisi cette tenue uniquement pour sa praticité.
Lyadril sent la chaleur gagner ses joues. Pas de honte. Plutôt cette étrange sensation d’être soudainement regardée autrement. Elle avait préparé plusieurs vêtements. Mais celui-ci… Elle l’avait choisi pour lui. Et cette pensée, à elle seule, fait accélérer son cœur.
Ses yeux émeraude se lèvent vers les siens. Une lueur presque malicieuse y danse. La part démoniaque en elle voudrait évidemment profiter de cet instant pour pousser davantage. Pour provoquer. Pour voir jusqu’où elle pourrait faire vaciller celui qui, quelques minutes auparavant encore, prétendait vouloir attendre.
Mais l’herboriste garde une parcelle de raison. Une toute petite. Juste assez pour ne pas oublier qu’ils viennent de passer des heures à inscrire une protection arcanique autour de l’Eden.
Ses doigts quittent lentement le verre pour venir se poser contre lui, sans chercher à rompre leur proximité.
- Tu avais pourtant dit… plus tard.
Sa voix est basse. Un souffle presque amusé. Pas un reproche. Certainement pas. Ses lèvres conservent encore le souvenir du baiser lorsqu’un sourire discret vient finalement les effleurer.
- Je crois que tu viens de redéfinir ce que signifie plus tard.
La fille d’Az’Kharel rit intérieurement. Et cette fois, Lyadril ne cherche même pas vraiment à la faire taire.
Pourtant… Quelque chose ne va pas.
Ce n’est presque rien. Une sensation. Un infime décalage. Une impression qui ne devrait pas être là. Ses doigts se resserrent imperceptiblement autour du verre. Le sourire qui commençait à apparaître disparaît.
Son regard se détourne lentement de Réo. Les flammes des bougies. Les herbes. Les glyphes désormais invisibles. La pièce. Tout semble parfaitement normal.
Et pourtant, au fond d’elle, quelque chose vient de tirer sur une corde invisible. Un mauvais pressentiment. Faible. Presque imperceptible. Mais suffisamment présent pour faire frissonner la fille d’Az’Kharel derrière le calme de l’herboriste. Lyadril ne dit rien. Pas encore. Elle garde simplement le verre entre ses doigts. Et écoute ce que son instinct cherche désespérément à lui dire.
Quelques respirations plus tard, l’herboriste entrouvre les lèvres, les referme, puis ose enfin poser la question sans pour autant en avouer la raison :
- Réo… souhaites-tu un sceau… sur le plafond ?