Les simulacres de baisers dont Shion gratifia Ty Fu pour le remercier de ses attentions surprirent Zorro tout autant que les autres mercenaires, mais là où ces derniers poussèrent cris et sifflements avant d'être douchés par la pique glaciale de la noble demoiselle, le Loup noir se contenta de dissimuler un sourire amusé derrière son bol de brouet fumant.
C'était finement joué. N'y aurait-il eu que les baisers, Zorro aurait craint que le malheureux cuisinier eût à subir d'autres moqueries ; mais la jeune avait ensuite su le mettre en avant de telle façon que seules les plus grandes gueules, comme Merk, oseraient encore faire des remarques.
Pour ses mots, Zorro était reconnaissant envers Shion, tout comme Ty Fu qui adressa un large sourire à la jeune femme avant de poursuivre le service. En revanche, si le Loup Noir éprouvait une certaine gratitude, et même de l'admiration, pour la diplomatie dont la jeune femme avait su faire preuve, les derniers mots qu'elle glissa à l'oreille du cuisinier lui firent hausser un sourcil désapprobateur, avant qu'il ne se détende. Certes il devait veiller sur Shion tout autant que sur sa troupe de mercenaires, mais il n'était pas en guerre, et il était peu probable que la noble propose réellement d'empoisonner qui que ce soit … ou que P'tit Feu le fasse.
Il poussa un profond soupir, se rabrouant intérieurement, et jeta un regard circulaire au campement autour de lui avant de remarquer que sa charmante cliente lui faisait signe. Perdant le masque sévère que les souvenirs du passé avaient placé sur ses traits, il répondit à l'invitation, venant s'asseoir à côté de la blanche demoiselle, sur la souche de bois dur, sourire engageant aux lèvres, et leva son bol en son honneur avant d'enfin manger.
Si le fumet qui s'élevait du brouet était appétissant, son goût l'était plus encore, poisson, épices et légumes se mariant avec élégance et se sublimant les uns les autres. Pour réussir à faire d'aussi bons plats avec des ingrédients aussi simples et si peu de moyens, Ty Fu avait un réel don, et il semblait être bien plus à sa place derrière les fourneaux d'un grand restaurant, voire aux cuisines impériales, que sur les routes à nourrir une bande de rustres.
Il s'apprêtait à en faire la remarque à sa compagne de tablée, qui venait elle aussi d'entamer son repas, mais il semblerait que le plat était encore trop chaud pour la jeune femme, qui s'éventa de manière fort comique, poussant un gémissement de douleur au moment où Zorro tournait la tête vers elle.
Le mercenaire eu pendant un bref instant une splendide vue sur la bouche de Shion, ses lèvres pleines, ses dents d'une parfaite blancheur et, moins séduisante, sa bouchée à peine mâchée.
Cela ne le dérangeait guère, il avait déjà vu bien pire et même comme sa la jeune femme restait sublime, gagnant même un petit côté amusant, naturel, tout à fait charmant, mais en voyant la légère rougeur qui gagnait ses joues, il détourna les yeux, regardant ostensiblement le ciel nocturne et faisant comme s'il n'avait rien vu.
Il ne se retourna vers Laurelian que lorsqu'elle lui adressa la parole, indiquant implicitement que la voie était libre.
La question de la jeune femme, manifestement posée en toute innocence sans nulle intention de l'insulter, lui fit néanmoins hausser un sourcil, avant de pouffer de rire.
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C'est le cas, d'une certaine façon. Vous savez Shion, je suis plus vieux qu'il ne semble, assez pour avoir appris à m'exprimer de manière soutenue. Sans compter que cela peut aussi justifier mes tarifs ; les gens ont tendance à accorder plus de crédit à un homme qui paraît civilisé. Plus de crédit et donc plus d'argent.Il s'interrompit, le temps de savourer son poisson, coupé d'une belle bouché de pain à l'ail, retenant un gémissement de plaisir.
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En outre, sans être exactement des nobles, mes parents avaient une certaine position au sein de leurs sociétés. Ma mère était l'équivalent d'une cheffe de guerre, et mon père était un "iÿl'cirth", un … forgerune ? Une espèce de mage d'une grande sagesse. Ils ont veillé à mon éducation.Il prit une nouvelle bouchée, avant d'adresser un sourire en coin à son interlocutrice.
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Mais si ça t'dérange mais mignonne, j'peux aussi causer comme ça. J'peux même cracher par terre ! Evidemment il n'en fit rien, mais le rire ne quitta ses yeux verts que pour regarder avec curiosité Shion boire le contenu d'une flasque qu'elle venait de tirer de son paquetage.
Lorsqu'elle le lui tendit, il porta le flacon à son nez et fut aussitôt assaillit par une vive odeur d'épices, de gingembre et d'alcool, heureusement adoucie par un soupçon de cannelle, ou quelque chose de similaire.
Surprit par la puissance de l'odeur, il écarta le flacon, les larmes aux yeux, sans pour autant le rendre à sa propriétaire, avant de laisser un sourire taquin s'afficher sur ses lèvres.
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Alors d'abord vous suggérez à mon cuisinier d'empoisonner le reste de la troupe avec du parapan, et maintenant vous essayez de me saouler ? Je commence à me demander si ce n'est pas de vous dont je devrais me méfier. Une ravissante demoiselle bien plus dangereuse que toute créature ou bandit sur les routes !Il porta cependant le flacon à ses lèvres, plus prudemment cette fois, et prit une gorgée de l'entêtant liquide, imitant Shion en le faisant rouler sur sa langue, comme s'il dégustait un grand cru. Et peut-être était-ce d'ailleurs le cas.
Après en avoir apprécié tous les arômes, mais s'il avait été incapable de tous les reconnaître, il avala l'alcool qui sembla se répandre en lui comme un torrent de feu, passant dans sa gorge, réchauffant sa poitrine de l'intérieur avant de couler dans son ventre et de continuer de diffuser une agréable chaleur.
Avec un claquement de langue appréciateur, il rendit la flasque à sa propriétaire, hochant la tête.
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C'est une boisson ... surprenante, à tout le moins. Merci pour la découverte !Le repas se poursuivit sur une note légère, la princesse sous couverture et l'aventurier parlant de choses et d'autres tout en appréciant leur repas et, du moins dans le cas de Zorro, la compagnie de l'autre. Même si une part de lui était sans arrêt aux aguets, surveillant le campement, les discussions alentours et les bruits de la nature environnante.
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La nuit était tombée sur le campement.
Le grand feu ayant servi pour la cuisine et le temps du repas avaient été éteins pour faire place à des torches plus discrètes en moins coûteuses en combustible, et si leur lumière dorée était suffisante pour éclairer doucement entre les tentes, elles ne dégageaient pas assez de chaleur pour combattre la fraicheur nocturne, au grand désespoir des mercenaires de garde.
Au moins, comme l'avait fort joliment souligné Merk, "vous vous g'lez p't-être les burnes, mais moins z'avez pas à ronfler les pets des autres !"
Assis devant la tente de Shion, emmitouflé dans sa cape de laine élimée, Zorro contemplait les étoiles qui scintillaient, si loin au-dessus d'eux, indifférentes au monde qu'elles éclairaient.
Elles étaient si différentes de celles de son ancien monde. Leur lumière, leurs dessins, leur musique et leur parfum. Certes, depuis qu'il était arrivé, le voyageur avait appris à connaître ces étoiles et il savait maintenant les nommer et se repérer, mais encore aujourd'hui elles lui rappelaient ceux qu'il avait laissé derrière lui.
Un vent frais souffla, tourbillonna autour de lui avant d'essayer, en vain, de soulever les pans de la tente abritant Shion.
Suivant le fil du vent, les pensées de Zorro se tournèrent vers la jeune femme.
Elle était étonnante.
Les femmes, et les hommes, de noble ascendance auxquels il avait eu à faire jusqu'à ce jour arboraient généralement deux genres d'attitudes bien différentes : soit ils affichaient un mépris ostensible et évitaient soigneusement de se mêler ou d'interagir avec les misérables moins que rien que Zorro et ses pairs représentaient ; soit ils tentaient de tout diriger et tout commander, persuader de valoir plus que les autres et de tout mieux connaître.
Il y avait parfois un troisième genre de comportement, essentiellement féminin ou alors venant des plus jeunes, une curiosité phénoménale et quelque peu malvenue, les personnes agissantes ainsi ayant souvent la mauvaise habitude de gêner leur escorte.
Shion, elle, n'appartenait à aucune des trois catégories.
Elle n'affichait ni assurance méprisante ni arrogance dédaigneuse et si elle se montrait curieuse, elle avait le bon sens de ne pas se mettre en travers de la route.
A bien y réfléchir, Zorro l'avait même vu à plus d'une reprise manifester une envie d'aider et d'apprendre, mais sans oser demander, presque comme si elle craignait qu'on la rabroue ou qu'on l'envoie balader. Ce qui, en toute honnêteté, ce serait sûrement produit.
Quittant les étoiles du regard, il observa d'un air songeur la toile de la tente derrière lui, se promettant en son for intérieur d'essayer d'impliquer la jeune femme dans la vie de la caravane et de lui enseigner ce qu'il pouvait. Certes il outrepassait les termes de son contrat, mais il ne s'en souciait guère. Après tout, rien ne le lui interdisait !
Un nouveau courant d'air souffla, plus insistant que le précédent, qui parvint cette fois à se faufiler dans la tente en soulevant assez la toile pour que la lueur de la lune en passe le seuil.
Le souffle de vent explora l'intérieur obscur du petit pavillon, semblant hésiter un instant aux abords de la couche de Shion avant de faire demi-tour et revenir vers le mercenaire, chargé de nouvelles odeurs mais curieusement tout aussi frais qu'à sa venue.
Sa fraicheur raviva dans le bas-ventre de l'homme la chaleur du sièv, cette boisson que la jeune femme lui avait fait goûter et qui l'avait fortement surpris. Bien plus qu'il ne l'avait montré.
Lui habituellement résistant, si ce n'est immunisé, aux effets de la plupart des alcools et substances, avait réellement senti la chaleur de la boisson se répandre en lui, le réchauffer de l'intérieur avant de venir s'installer durablement dans la région de son pubis.
Zorro avait béni les dieux, de ce monde et des autres, d'avoir sa cape, ce qui lui avait permis de dissimuler de son mieux l'érection que la boisson avait fait naître et là, sous l'effet du vent, venait de se remanifester. Il n'osait imaginer la réaction de la jeune femme, en dépit des mœurs plus libres de Meisa et de Terra, si elle avait vu soudainement la personne censée l'escorter et la protéger pointer soudain vers elle un pieu dans un fourreau de chair et de cuir.
Il n'osait l'imaginer, mais la partie de son esprit influencée par l'aphrodisiaque, ses hormones et le parfum de la jeune femme porté par le vent joueur, se posait la question.
Il se secoua et se réinstalla plus confortablement, resserrant les pans de sa cape sur lui, même s'il n'avait guère besoin de sa chaleur, le dos appuyé contre le plat de sa lame plantée dans le sol.