En apparence, Séliane le comprenait. Elle comprenait ses mots et leur sens. Elle comprenait leur possible vérité. Quelque chose en elle devait lui donner à croire que tout cela pouvait être vrai, et sa force était de pouvoir reconnaître l’inéluctabilité de la tragédie pouvant flotter sur eux, comme des solutions pouvant être nécessaires à ce titre. Il pouvait voir son trouble, à force de la côtoyer. Mais elle conservait cette résolution intérieure, cette stabilité face à l’horreur, qui devait lui venir tant de son expérience que d’une longue existence. Elle ne lui demandait pas ce qu’il était vraiment, comme lui ne lui avait pas demandé, aussi était-ce là une hypothèse.
Elle laissait aussi entendre qu’une raison supérieure devait avoir poussé leur rencontre et ces événements. Peut-être avait-elle raison. Les forces à l’œuvre à travers les mondes étaient immenses. Incommensurables. Elles pouvaient les ignorer totalement comme tirer leurs ficelles d’un doigt distrait. Mais Franz n’aurait pas l’orgueil de s’imaginer qu’une quelconque divinité supérieure les observerait attentivement avec un objectif précis en tête. Il laissait ça aux prophètes et aux narcissiques.
Elle ne semblait en tout cas pas effrayée à l’idée de le suivre là où lui hésitait à marcher. Peut-être avait-elle tort. Les puissances infernales n’égalaient guère celles d’autres plans, n’en déplaise à leurs adorateurs. Mais elles étaient à craindre. Franz craignait sa propre puissance. Elle ne pouvait être contrôlée. Quand elle n’était pas réprimée, elle commandait son sort. Et il en avait assez d’être commandé. Pour cela, il était considéré par beaucoup des siens comme un être timoré au mieux, et comme un traître parfois.
Il allait la mettre en garde, tempérer sa confiance probablement exagérée, mais un phénomène l’interrompit comme il allait la couper. Il croisa le regard de deux fées de la nuit qui, ayant quitté leur bout de trottoir, le fixaient depuis la rue éclairée. Leurs iris brillaient dans la pénombre mais il pouvait deviner leurs pensées. Elles se tripotaient les cheveux, respiraient profondément, leurs lèvres déplissées gonflaient en brillant légèrement. C’était une fièvre qu’il connaissait bien. Il s’était laissé aller quand il creusait sa théorie. Le caractère surnaturel de l’enquête l’avait affecté et il avait oublié de garder le contrôle de son aura. Elle avait porté jusqu’à la rue. Pas assez forte, à cette distance et en si peu de temps, pour rendre ces filles dingues, mais assez pour les obnubiler pour un moment.
Et comme il retournait à elle, perplexe, il ne détectait aucun affect sur elle. Ses sourcils se froncèrent. Noctelume pouvait-elle vraiment être immune à cet effet ? Elle ne venait pas de ce monde. Elle n’était pas Humaine. Pourquoi pas ? Cela changeait beaucoup de choses. Peut-être avait-elle raison d’avoir confiance. Peut-être pourrait-elle le suivre sans mal. Il hocha doucement la tête avant de lui répondre.
« Ce que j’étais et ce que je suis… Vous semblez croire qu’il y a une différence entre les deux. Non, je suis ce que je suis et ce que j’ai toujours été. La question est ce que j’en fais. Et ce que je n’en fais pas. »
Il haussa les épaules.
« Je n’ai pas peur de redevenir ce que je suis déjà. Mais je sais que ce que je suis implique certains… travers… que je préférerais garder sous clé. »
Il n’en était pas toujours capable. Il lui suffisait de faire basculer une pauvre âme et le naturel revenait au galop. Pour un temps, du moins. La question était : tiendrait-il face à la pression du groupe ? Peut-être le pourrait-il avec elle à ses côtés.
Franz s’était contracté. Il soupira profondément en se relâchant, desserrant les poings en agitant ses doigts distraitement, et il fit quelques pas pensifs avant de relancer son regard vers la rue. Les filles avaient fini de le guetter.
« Pour trouver les miens, il nous faudra trouver leur point de convergence. Heureusement, nous sommes dans le bon quartier. »
Il avisa du menton les bruits sourds et les lumières criardes du quartier de la Toussaint. Les Démons se mêlaient aux Humains, mais ils se rassemblaient souvent entre eux et avec quelques élus seulement. Leurs clubs étaient discrets. Ce pouvait être cette boîte dont on ne parlait qu’évasivement au sein du monde de la nuit car personne n’en parlant n’y était jamais entré en vérité.
Il se prépara à se mettre en marche, rangeant son matériel.
« Il va falloir que je trouve les signes. Ça ne devrait pas être long. Après ça, une fois entrés… Ressortir ne sera pas évident. Vous comprenez ? »
Il croisa le regard de Séliane avec gravité. Mais un sourire se dessina sur son visage comme il se dirigeait vers la rue.
« Heureusement, à en croire notre expérience, vous devriez être immunisée contre le pire. Ceux qui subissent nos influences, et bien… Disons que vous ne tarderez pas à le voir. »
Son visage se rembrunit et il s’arrêta une dernière fois.
« Je peux faire ça seul. Vous n’êtes pas obligée de me suivre. Vraiment. »