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Les nouvelles du Spookystories

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Belphy Mueller

Créature

Les nouvelles du Spookystories

jeudi 26 octobre 2023, 18:40:03

Bonjour à tous !

Vous pourrez trouver ici les trois nouvelles qui ont été proposées pour le Spookystories !
Un petit rappel à tous des règles de vote toutefois :

Vous avez tous trois (3) points de vote que vous pouvez attribuer aux nouvelles.
Vous ne pouvez pas donner plus de deux (2) points à une seule nouvelle.
Il est interdit aux participants de voter pour leur propre nouvelle.
Tout les votes sont à envoyer au compte "Le Grand Jeu" sous la forme d'un MP, comme suit :

"Nouvelle n°1 : 0 point
Nouvelle n°2 : 1 point
Nouvelle n°3 : 2 points"

Vous êtes libres d'échanger à propos des nouvelles sur le Discord. Veillez toutefois à le faire dans le calme et le respect de ceux ayant participés.

Bien sûr, j'invite un maximum de monde à présenter leurs votes, ne serait-ce que pour récompenser ceux qui ont prit du temps pour participer à cet event.

Sur ce, est présenté à la suite de ce post les nouvelles. Bonne lecture à tous !

Belphy Mueller

Créature

Re : Les nouvelles du Spookystories

Réponse 1 jeudi 26 octobre 2023, 18:41:28

Nouvelle n°1



Je m'appelle Mathieu. Il n'y a pas grand chose à dire sur moi, à vrai dire. Je suis un garçon normal avec une vie normale, à qui rien d'extraordinaire n'arrive. Rien à signaler. C'est à peu de choses près ce que j'ai écrit sur la feuille verte que madame Underwood a distribué en début d'année, vous savez, cette fiche de renseignements qu'il faut compléter et rendre à son professeur principal. Où on doit renseigner le nom de son père, le nom de sa mère, leur situation, leur profession, le numéro à contacter en cas d'urgence, les allergies alimentaires, le droit à l'image pour la photo de classe qui a lieu début octobre... J'ai docilement écrit sur la feuille verte le nom de ma mère divorcée, de mon beau-père, et ainsi de suite. J'ai dû remplir à peu près la même feuille, qui était rose cette fois, quand je me suis inscrit au club culturel de mon collège. Cette fois, par contre, on m'a demandé ce que j'aimais. Qu'est-ce que j'aime, moi ? Le cinéma, et parfois les livres, aussi. C'est pour ça qu'aujourd'hui, encore une fois, je suis à la bibliothèque après avoir quitté le self, le nez écrasé dans un livre. Je n'ai même pas regardé le titre sur la tranche, j'ai pris le premier qui passait. Parce que d'habitude, je suis tout seul, et je peux me promener tranquillement. Mais cette fois, il y a Maja et ses copines dans la pièce. C'est sûrement parce qu'il pleut dehors. Il ne faudrait pas qu'elles frisent leur brushing avec l'eau, elles ont dû passer beaucoup de temps ce matin à le faire. Tout le monde les trouve jolies, et moi aussi. Le problème, c'est qu'elles peuvent parfois être un peu méchantes. Surtout avec les garçons comme moi. Du coup, j'ai pris un livre et me suis caché derrière une étagère. Et j'attends. Il ne reste que quinze minutes avant la sonnerie. Une ombre passe sous l'étagère, et alors que je la remarque, j'entends une voix.
« Hé coucou Mathieu ! Bah alors, tu te caches ? T'as peur de nous ou quoi ? »
Je me retourne, les joues un peu rouges à cause du stress. Maja est là, au bout du couloir créé par les deux étagères, à me regarder, les mains sur ses hanches. Je n'ose même pas regarder son visage. Je sais déjà qu'elle a un sourire malicieux, qui indique toujours ce qu'elle a en tête.
« Tu réponds pas ? Ca se fait pas tu sais ? Tu lis quoi ? »
En un battement de cils, elle est devant moi et m'arrache des mains le livre que je tenais. Maja le regarde quelques secondes avant de claquer de la langue sur son palais, laissant tomber le livre par terre. Par réflexe, j'essaie de le rattraper mais je tombe lamentablement par terre, alors que Maja glousse au dessus de moi.
« Encore à lécher le sol Mathieu, on va vraiment finir par croire que tu adores ça. Tu ne voudrais pas lécher autre chose, pour changer ? Il paraît qu'il faut croquer la littérature à pleines dents ! »
Un livre entre dans mon champ de vision, et s'écrase contre mon nez et mes dents. J'ai mal, mais je ne dis rien du tout. Je suis tellement maladroit, j'aurais dû faire attention, plutôt que de me vautrer comme une merde par terre. Je bredouille donc quelques excuses, mais déjà les quatre filles sortent. Quand elles ouvrent la porte, j'entends la sonnerie qui retentit. Je me dépêche donc de récupérer mon sac et sors en courant de la bibliothèque, sous le regard un peu triste de la documentaliste.
Madame Underwood attend dans le couloir, à côté de la porte, tandis que mes camarades entrent dans la classe. Comme à son habitude, elle nous dit bonjour, en souriant de ses lèvres couvertes de rouge, nous suivant du regard jusqu'à ce qu'on ait atteint la place qu'elle nous a assignée en début d'année. Je m'installe au fond de la classe, près de la fenêtre.
L'heure se déroule paresseusement, comme d'habitude. Je regarde par la fenêtre le plus souvent, en griffonnant ce que j'ai entendu sans réellement comprendre ce qui a été dit. Et puis c'est la récréation. Nous n'avons pas le droit de rester dans les couloirs, alors, comme toujours, je descends près de l'entrée pour aller rejoindre mes amis. Tout est comme d'habitude, une routine rassurante. Elias prend des photos dans le parc qui entoure l'école ; Michelle range ses baskets dans son casier avant d'aller à la bibliothèque ; et John est encore en retard, rejoignant le petit groupe que l'on forme avec Sarah et Hugo. Il sourit en nous voyant et attrape Hugo par les épaules.
« Il reste que deux semaines les gars !! Trop hâte de me barrer d'ici !
Tu dis ça mais tu viens juste d'arriver au bahut.
Oh ça va hein, c'est pas ma faute si mon réveil a une heure de retard. Et du coup, Sarah, c'est bon ? T'as choisi où tu vas aller ?
J'hésite encore.... C'est sûr, j'irai pas au lycée, les maths c'est trop chaud. Mais je sais toujours pas si je vais en cuisine ou en hôtellerie... Et toi Mathieu ? T'as parlé à ta mère ? »
Est-ce que j'ai parlé à ma mère ? Je ne peux pas m'empêcher de baisser la tête et grimacer. Elle ne comprendrait pas. J'aimerais bien faire un truc dans le cinéma, je sais pas trop quoi, sans doute une formation ingé' son et lumière. Comme ça, j'irais dans la même école que Sarah, John et Hugo. Mais sur ma fiche, j'ai coché la case lycée. Ma mère ne veut pas que je fasse cette formation. C'est pour les nuls, les minables, et elle refuse que son fils soit un moins que rien. Je n'ai donc pas osé lui en parler. Ca fait mal.
Personne ne dit rien. Le silence est lourd, étouffant, comme s'il s'enroulait autour de ma gorge et sifflait dans mes oreilles. Puis Sarah parle du dernier album qu'elle a acheté, un groupe de pop que je ne connais pas, mais qui repousse comme un insecticide le silence. Et la journée se déroule aussi paresseusement que le cours de maths, avec les sonneries qui roulent, les claquements des chaussures dans le couloir qui se réduisent jusqu'à 17h, où on prend le bus pour rentrer chacun chez soi. Quand je rentre dans le salon, tout est éteint : personne. Ce n'est pas grave, j'ai l'habitude. Je sais que je la déçois et qu'elle préfère ne pas me voir, sinon, elle risquerait de me crier dessus. Elle a tellement à faire. Ma mère, c'est une infirmière. Elle travaille beaucoup, elle sauve des gens, c'est vraiment une femme bien. Mais allez savoir pourquoi, le destin lui a refilé un gamin comme moi, et en plus, mon père a demandé le divorce quand je suis né. Certes, elle est heureuse avec Christophe, qu'elle a épousé il y a maintenant sept ans. Il est gentil. Mais elle mériterait mieux. Sur la table de la cuisine, un tupperware avec un post-it rose. Je ne lis plus ce qu'il y a dessus, ça me fait trop peur. Je m'empresse de le mettre dans le micro-ondes, et je file faire mes devoirs devant la télévision. Quand il fait noir dehors, je me décide à allumer la lumière et faire chauffer le gratin qui reste. A la télévision passe la première saison d'American Horror Story. J'aime beaucoup cette saison, il y a mon personnage préféré dedans, aussi, je laisse tourner la télévision, sans surveiller l'heure. Je n'arrive pas à m'endormir facilement, aussi, en prévision, j'avale deux des cachets que le médecin me prescrit, pour bien dormir. Et je regarde la télévision.
Mon réveil sonne sur mon portable. Je me suis endormi devant la télé, qui a fini par s'éteindre. Il est 8h37. L'angoisse monte, puis laisse place à la panique ; je suis en retard. Je ne prends même pas le temps de changer d'affaires, j'attrape mon sac, mes cahiers sur la table, et je cours dehors. Il fait nuit noire, comme si Dieu avait laissé tomber son encrier sur sa copie pour en cacher les fautes. J'arrive évidemment très en retard en classe, j'ai raté le premier cours, et en plus, je suis en retard pour le deuxième. Il fait toujours nuit. Madame Underwood est furieuse quand elle me voit arriver, mais elle ne dit rien, se contente d'agiter sa main avec ses ongles aigus vers ma place. Je peux sortir leurs regards dans mon dos. Ils gloussent, ricanent tout bas. J'entends Maja qui susurre quelques paroles à sa copine, avec ses yeux de vipère qui fixent ma gorge. Je n'aurais âs dû prendre ces médicaments. Pourquoi le médecin me les donne ? Il n'y a que les faibles qui ont besoin de médicaments pour dormir, la preuve, j'ai fini en retard parce que j'en ai pris. Ce n'est pas juste.
C'est la récréation, il fait toujours nuit. Ca m'inquiète. Normalement, le jour se lève vite durant l'été, non ? Quelque chose me dérange. Est-ce que c'est le corbeau qui n'a pas arrêté de me regarder durant le cours, avec ses yeux trop grands et trop noirs ? Ou le fait que je le voyais parfaitement bien dans cette pénombre qui a pris une teinte bleutée ? Je descends à l'entrée de l'école. John n'est pas en retard, il n'est pas là. Elias ne prend pas de photos, il n'est pas là. Le casier de Michelle claque dans le vent, elle a oublié de le fermer. Qu'est-ce qu'il se passe ? J'entends des rires dans les couloirs, aussi, je me décide à aller voir. Il y a une foule immense, et surtout, les mêmes regards vers moi. Quelqu'un de grand, que je ne connais pas, m'attrape soudain par le bras. Il me fait mal, qu'est-ce qu'il me veut ? J'ai peur.
« Mathieu, tu n'as rien à faire ici. Dehors.
- Pourquoi ? Il se passe quoi, là ?! »
Je m'arrache de sa poigne et cours dans le couloir. Ce n'est pas normal. Ce type, là, il me veut du mal, je le sais ; je le sens. Je cours encore, et arrive dans un couloir vide. Ca me rassure un peu, d'être seul. Ils sont bizarres. Je prends appui sur la poubelle à côté de moi pour reprendre mon souffle, je n'ai aucune endurance. Puis il y a un crissement, comme un bruit métallique. Quand je tourne les yeux, je dois m'arrêter net pour ne pas les empaler dans une lame de cutter.
« Qu'est-ce que tu fais là, Mathieu ? Les nazes comme toi, ils n'ont rien à faire ici. Tiens, c'est quoi qui dépasse de ta poche ? Ne me dis pas qu'un nul comme toi est en plus un faible qui prend des médocs ? »
Je n'ai le temps de rien faire, pas même crier, qu'elle prend la boîte de médicaments que j'avais glissé dans ma poche avant de dormir. Je n'ai pas eu le temps de les enlever quand je suis parti. Mes somnifères... Non, j'en ai besoin ! J'ai eu tort de penser que c'était pour les faibles, je suis faible, j'en ai besoin ! Sinon, les cauchemars vont revenir ! Mais elle, Maja, n'en a rien à faire, que je ne puisse pas dormir. Elle ouvre la boîte et la jette dans la poubelle, avant d'y vider aussi ma gourde d'eau. Et je reste là, ballant, alors qu'elle ricane en remontant les escaliers, au rythme de la sonnerie qui résonne dans mes oreilles. Quelque chose cloche. Ce n'est pas logique.
 Je fus anxieux toute la journée. Le jour se leva peu après la récréation, et je ne pus m'empêcher de me triturer les doigts à chaque cours. De retour à la maison, le soir, je fus soulagé de trouver ma mère dans le salon, en train de lire un journal. Je m'approche d'elle, elle détourne le regard vers moi et écarquille les yeux.
« Bouchon, tu es tout blanc, tout va bien ? Ca a été l'école ?
Ou... Oui maman. Désolé je suis arrivé en retard ce matin...
Tu as pris tes médicaments ?
Oui.
Ce n'est pas grave Mathieu. Continue de bien les prendre, tu en as besoin. Bon garçon. »
Non maman, je ne suis pas un bon garçon. Et je n'ose même pas te dire que je n'ai plus mes médicaments. Je vais devoir être fort.
Trois jours sont passés. Le jour se lève de plus en plus tard, et je n'arrive plus à dormir depuis que ma boîte est vide. J'ai peur de les revoir dans la nuit si je ferme les yeux. J'ai peur de les entendre si quelqu'un ne me parle pas. Je passe la nuit à écouter de la musique, avec une lampe torche. John, Sarah et Hugo, passent du temps avec les camarades qui iront dans la même école qu'eux. Ce n'est pas grave, c'est normal, c'est dur de changer d'école et se retrouver tout seul, ils font bien.
« MATHIEU ! »
Madame Underwood hurle mon nom dans la classe, et ma tête s'écrase sur mon bureau, en même temps que mon cœur tombe par terre.
« Si tu ne peux pas suivre le cours parce que tu es fatigué, tu vas à l'infirmerie ! Et tu n'oublieras pas de rattraper le cours ! »
Je ne dis rien et ramasse mon sac et mes cahiers, tandis que le délégué se lève pour m'accompagner. Le corbeau est là, mais cette fois, ils sont plusieurs. Tous alignés le long de la fenêtre. Alors que la porte se ferme, je crois voir à la fenêtre un corbeau plus grand que les autres, mais surtout... Avec trois yeux.
Le silence est souverain dans l'école à cette heure-ci, cohabitant avec la nuit sombre. Les led du couloir, qui d'habitude donnent au carrelage une teinte jaune, les colorent d'une sorte d'orangé un peu angoissant. Sans un mot, on arrive devant l'infirmerie. L'infirmière ouvre et prend le billet, toujours dans le silence, avant de m'indiquer la pièce de repos à côté. Je m'allonge dans le lit, dans la pénombre, et fixe le faux plafond. J'essaye alors d'analyser la situation qui me préoccupe depuis plusieurs jours. Il fait nuit, alors que le soleil aurait dû se lever depuis des heures. Petit à petit, certaines personnes disparaissent, tandis que d'autres ont le visage qui noircissent, faisant qu'on ne peut plus les reconnaître de loin. Le bruit s'évapore des couloirs et des salles, mais il y a comme un sifflement qui résonne. Personne ne s'en rend compte. Je suis le seul à le voir ou quoi ? Pourquoi les autres ne comprennent rien ?
Je ferme les yeux un instant, pour me concentrer. Je n'aurais pas dû. Comme un éclair, je les vois. Des visages déformés par la haine et la douleur, les chairs qui coulent le long des joues décharnées, le cri strident. Je bondis du lit, en sueur. Quelle heure est-il ? L'infirmière est partie. Je cherche une horloge, alors j'ouvre la porte. Il est 11h14. Il fait totalement noir, je ne vois que l'horloge, mais j'entends ce sifflement, plus fort, et des bruits étranges. Humides, gluants, une respiration hachée, et ce sifflement de colère. Dans la panique, je retourne dans l'infirmerie et me cache derrière le bureau. Il s'est passé quelque chose.
Quelqu'un rentre dans la pièce. Je me risque à jeter un coup d'oeil et me décompose sur place. Il ya un monstre dans la pièce. Comme un zombie qui se serait échappé d'un film un peu trop bien réalisé. Son visage semble avoir été tordu et tourné dans tous les sens, deux cavités noires montrent qu'elle devait sans doute avoir des yeux, mais à présent, ce qui marque surtout cette créature, ce sont les lacérations profondes qui parcourent son corps déformés. Sa bouche n'est qu'un trou profond, sans dent, et le souffle qu'elle émet ressemble à une plainte inquiète. La chose s'approchait lentement, observant avec attention la pièce, Peut-être qu'elle sentait que j'étais là ? C'était inconcevable. Comment cela pouvait-il arriver ? A moi ? Pourquoi moi ?
C'est l'instinct qui m'a poussé, mais je me suis jeté sur les tiroirs derrière le bureau. J'y trouve une boîte, alors que la créature me repère immédiatement et s'approche vite de moi. Comment une chose pareille peut-elle avancer aussi vite ? J'y trouve une seringue, que je brandis en gémissant. La chose recule et grogne. Elle tend les mains, des mains crochues, griffues, et j'y remarque des traînées liquides et gluantes. La colère s'empare de moi. Ce truc a tué, j'en suis sûr. Je me jette sur elle et la poignarde à plusieurs reprise avec cette petite seringue. Encore. Encore. La chose hurle, ça ressemble à un gargouillement et un cri humain mélangé. Je prends alors conscience d'une réalité ignoble : plus rien ne sera jamais comme avant, car le malheur s'est abattu sur cette école. Et je vais devoir en sortir vivant, moi, Mathieu le trouillard faible. Si possible, aider les autres à s'en sortir, ceux qui n'ont rien fait, rien demandé. Je vais devoir me battre, et ce n'est pas cette petite seringue, qui a fini par se casser dans la poitrine de ce monstre, qui va m'aider. Il me faut un plan.
Je me décide donc à aller dans le bureau du principal, en faisant attention. C'est à lui qu'on ramène les objets dangereux, aussi, c'est là qu'il vaut mieux aller pour se défendre.
Le bureau du principal est vide, un panneau de papier indique qu'il est en réunion dans une autre salle. Ce qui est parfait pour moi. Sur le chemin, depuis l'infirmerie, je n'ai croisé personne. Ce n'est pas loin, il n'y a que quelques mètres à faire. Je m'enferme à clé dans le bureau et commence à fouiller, à la recherche d'un objet bien précis. La veille, quelqu'un a été convoqué car il avait apporté un couteau papillon à l'école. Je ne mets pas trop de temps à le trouver, sous divers dossiers de couleurs pâles. Mais surtout, je trouve une petite clé qui m'intrigue. Je la prends et regarde autour de moi, avant de trouver la providence : le coffre. Ce n'est donc pas une légende, le principal met donc à l'intérieur les objets les plus dangereux ? La main tremblante, j'ouvre le coffre. A l'intérieur, il y a un petit pistolet. Je n'en ai jamais tenu dans les mains, maman dit que c'est dangereux et stupide. Je prends l'arme et sort en courant du bureau. Il n'y a pas un bruit. J'avance dans le noir, observant ce qui m'entoure avec suspicion. Je dois vite trouver les autres.
La sonnerie retentit, déformée. Elle est grave, avec une impression sous-marine. J'ai presque la sensation de voir les ondes s'étendre dans l'air comme de l'eau. Et puis ce sifflement revient, plus fort, plus aigu, il me transperce les oreilles. C'est comme si quelqu'un rayait du verre près de ma tête. Ca me fait mal, je me tiens les oreilles et ferme les yeux. Quand je parviens à retrouver mon calme, ils sont là. Plein de créatures, comme à l'infirmerie, qui montent les escaliers et sortent de quelques salles de classe. Ils m'observent. Certains se mettent à grogner et se jettent en avant, d'autres s'amassent les uns sur les autres, masse informe et compacte qui s'agglutine dans le couloir. J'ai peur, je ne sais pas me servir d'une lame, je l'agite un peu dans tous les sens, mais je parviens à blesser les créatures qui sont sur moi. Elles hurlent, je n'entends rien d'autre que leurs hurlements stridents de verre brisé. La sonnerie ne s'arrête pas, elle augmente le vacarme qui secoue l'école et me fait trembler de la tête aux pieds. C'est un séisme, les lieux sont secoués par le carnage qui débute. Mais dans ce bordel, je remarque enfin un visage. Celui d'Hugo, tout pâle, la sueur colle ses mèches blondes sur son front. Il hurle.
« Mathieu ! Mathieu non !! »
Un bras l'entoure par la taille, alors que plusieurs mains griffues sont sur ses épaules et le tirent en arrière. Ils vont l'avoir ! Ils vont tuer mon ami ! Je me précipite vers lui, écrasant au passage les membres sanglants et pâles des créatures sur le sol, les semelles de mes chaussures manquant glisser dans leur sang immonde et puant. Je le tire vers moi, enfonçant au passage le couteau dans la gorge de la bestiole qui était derrière lui. Elle lâche un grondement noyé avant de s'écrouler au sol, tandis qu'Hugo est entre mes bras, les yeux écarquillés. Les autres créatures reculent et feulent, avant de déguerpir dans les escaliers.
« Hugo, où sont Sarah et John ? Hugo ?
Je.... Je.... Tu... !
Ne reste pas là Hugo, rentre chez toi. »
Il peut s'enfuir, il peut sauver sa peau. Moi, je dois rester. Moi, je dois aider les autres. Parce que je les vois, parce que j'ai vu ce foutu corbeau venu de l'outretombe. Je dois trouver le corbeau, si je le tue, ils seront tous sauvés. Je cours dans les escaliers derrière les créatures et je sors le pistolet. Elles me font dos, comme des agneaux qui ne verraient pas la balle dans l'abattoir. Je tire. Elles tombent comme des mouches, roulent dans les escaliers, leurs cadavres qui s'entrechoquent et font chuter les autres. Le chuintement de tout ce qui m'entoure est un peu grisant, l'adrénaline aide beaucoup. Le sang rouge flamboyant, mes chaussures mouillées, la sonnerie qui crisse... Je crois entendre un instant le haut-parleur, mais seul un grésillement sort. Quelle heure est-il ?
Je continue de tirer dans le dos de ces choses. Je crois qu'elles ont compris qu'elles ne peuvent rien contre moi. Certaines créatures, plus grosses, plus grandes, plus défigurées, tentent de se jeter sur moi, mais la lame de mon couteau finit toujours par les atteindre. J'ai le souffle court, ma gorge brûle. Je baisse les yeux vers mes mains, rouges de sang, et vers le sol. Il y a un bracelet qui flotte dans tout ce sang, il me dit vaguement quelque chose.
Mais je ne ressens rien.
Je dois au moins trouver Sarah et John. Est-ce qu'ils voudront que je les sauve, comme Hugo ? Est-ce que les bestioles ne les ont pas déjà exécutées ? Séparés de moi à tout jamais ? Est-ce que je pourrai leur dire au revoir ? Je ne veux pas finir tout seul. Dans le couloir du rez-de-chaussée, devant l'entrée de l'école, toutes les portes sont fermées. Quelques créatures sont sur le sol, ou étalées contre les portes. J'essaye de les ouvrir, mais elles sont coincés. Peut-être que mes camarades ont fini par comprendre qu'il y avait un danger, là, à l'extérieur, qui voulait attenter à leurs vies. Ils se sont mis à l'abri. Ca me rassure un peu, mais ça ne m'empêche pas de craquer. Je tombe à genoux au sol et me met à pleurer, étalant le sang sur ma figure.
« Où êtes-vous... ? Est-ce que vous êtes tous morts ? Pourquoi il n'y a personne ?! »
Je n'ai vu aucun élève dans l'école. Il y a du sang partout, des corps partout. Et je suis tout seul dans cette école. Une créature s'approche doucement de moi, comme quelqu'un approcherait un chien dangereux. Elle baragouine quelque chose, entre le gloussement et le sifflement, mais je crois comprendre des mots. Est-ce qu'elle m'appelle ? Puis je vois ses lèvres, des lèvres rouges. Cette chose a tué quelqu'un et a bu son sang. Elle susurre de belles paroles pour m'avoir, comme tous les autres. Ils en ont tous après moi ! Je jette mon bras vers l'arrière en hurlant, elle s'écarte immédiatement, tenant son bras que je viens de couper. Elle recule, doucement, lentement, et la sonnerie s'arrête. Là, au fond du couloir, je crois voir un corbeau sautiller sur le carrelage, picorant dans la tête chevelue d'un enfant. Il tourne ensuite ses six yeux vers moi et ouvre le bec, un rire puissant s'en échappe. Il est assourdissant et me fait tomber sur les fesses, reculant avec effroi le plus loin possible de la bête. Les créatures reviennent derrière le corbeau. Je ne m'en sortirai pas, elles sont trop nombreuses. Hugo, pardonne-moi, je n'ai pu que te sauver toi.
Puis le jour se lève. La porte s'ouvre et illumine le couloir, le sang devenant comme un magnifique lac de rubis. Le soleil se reflète dans les flaques avec une telle beauté que j'en pleure de nouveau. C'est une illumination, une réponse à mes prières. La police est arrivée, ils vont tous nous sauver ! Sur leur passage, alors qu'ils posent leurs bottes dans le couloir, le corbeau s'envole et fuit vers l'extérieur. Les créatures s'écartent et laissent place à des visages familiers : des élèves, des professeurs, ils sont tous là. Je rampe alors vers l'avant, vers eux, vers mon espoir.
« Enfin, enfin vous êtes là ! Vous êtes venus me sau- »
Et ils tirent.


Mollie alluma la télévision dans la salle de repos. Elle s'attendait déjà à ce qu'elle allait entendre, mais elle ne put empêcher le chagrin de la submerger quand le journal d'informations s'afficha sur la télévision. A ses côtés, ses collègues se turent, certains ne pouvant que poser une main plein de compassion sur l'épaule de cette mère en deuil.
« … la tragédie meurtrière s'est déroulée dans cette petite ville calme des Etats-Unis, vingt-trois personnes ont été tuées par un adolescent dans un établissement scolaire, un collège. On cherche, on cherchera sans doute encore des motivations à cette folie meurtrière. Tout de suite, notre envoyé sur place.
«  Il est environ onze heures et quart quand Mathieu, un jeune adolescent de quinze ans, sort de l'infirmerie où son enseignante de mathématiques l'avait envoyé se reposer. Il vient de poignarder à mort l'infirmière de l'établissement, avec une seringue trouvée sur place. Le principal donne alors l'alerte, les élèves se confinent dans les salles. Mais l'assaillant monte à l'étage où deux classes étaient en train d'évacuer. Il aurait entre-temps acquis une revolver et une arme blanche, et aurait commencé à tuer sans distinction camarades et professeurs. Le bilan fait pour le moment état de vingt-trois morts et une vingtaine de blessés, dont certains en état critique ; le corps criblé de balles ou lacéré, dans un sale état.
« Mathieu était un garçon sans histoire. Elève moyen à l'école, il comptait aller dans le lycée de sa ville, comme bon nombre de ses camarades. D'après sa mère, infirmière de profession, Mathieu était un enfant fragile et en souffrance. Traité pour une schizophrénie, il suivait un traitement constitué de neuroleptiques pour empêcher des crises d'hallucinations, qui agissait de manière positive et efficace sur lui, nous rapporte son médecin, un ami de la famille. Il n'y avait donc aucun signe qui pouvait laisser présager de son acte. Un ami de Mathieu l'a confronté durant la fusillade, nous l'écoutons.
"Il était très gentil, fan de cinéma et de livres. Parfois, il s'isolait dans la bibliothèque. On savait que ça pouvait lui arriver de se persécuter lui-même, madame Underwood nous avait prévenus, mais c'était plutôt rare et surtout, il ne nous a jamais accusés. Il était capable de comprendre la limite entre la réalité et sa maladie. Il m'a dit de rentrer chez moi, de me sauver du carnage qu'il faisait, vous pensez pas qu'un fou ferait ça ? Il s'est passé quelque chose, Mathieu était un bon gars !"
La police est arrivée sur place, avec l'armée, une heure environ après le début du massacre. Ils ont trouvé le garçon dans le hall d'entrée, au milieu des cadavres de ses camarades. Madame Underwood, sa professeur principale, venait d'essayer de le raisonner. Voyant la police, le garçon a parlé de sauvetage, de le sauver lui, disent les témoins. Il a été abattu d'une balle alors qu'il courait vers les forces armées avec ses armes. Une minute de silence sera réali- »

Belphy Mueller

Créature

Re : Les nouvelles du Spookystories

Réponse 2 jeudi 26 octobre 2023, 18:53:58

Nouvelle n°2



Décrescendo.

Assise sur l’un des larges fauteuils en velours, ses mains viennent pianoter nerveusement sur les accoudoirs. Son regard scrute les environs alors qu’elle déglutit et attend que l’on vienne à sa rencontre. Ses pieds se croisent nerveusement sous la table puis se décroisent puis se recroisent. L’un de ses pieds vient battre en rythme, un rythme qu’elle seule connaît dans sa tête. Interminable mélodie nerveuse, lancinante, barbante, la jolie passe sa dextre dans sa longue chevelure blonde alors que son regard verdoyant analyse, derrière ses lunettes de vue, scrute et semble retenir les différents tableaux et battes de baseball qui ornent les murs de la pièce. La porte s’entrouvre dans son dos. Sans qu’elle n’explique le pourquoi du comment un atroce frisson vient pourfendre son échine. Elle se tourne, fait volte-face alors qu’un homme d’une cinquantaine d’années pénètre dans la pièce. Son visage est fermé. Aucun sourire ne vient adoucir les traits marqués de son faciès. L’atmosphère s’alourdit soudainement. La jeune femme cesse de gesticuler et par politesse, se relève, poussant légèrement le fauteuil sur lequel elle se tenait jusque à présent assise. Sa dextre se tend, prise affirmée, assurée, alors qu’elle acquiesce d’un vague signe du visage.

Pacte scellé.

Crescendo.

L’atmosphère putride vient emplir ses poumons. Un haut le cœur vient faire tressauter sa poitrine alors que ses dix doigts viennent se crisper autour de l’assise du fauteuil. Elle se rattache, tente de garder pieds. Où ? Où est l’inconnu ? Quelle est cette atmosphère changeante ? Son regard scrute les environs à la hâte. La peur vient frapper sa petite personne. Pas à pas, elle s’avance dans la pénombre environnante. Ses doigts viennent décrocher du mur une batte de baseball dont elle se saisit à la hâte. Le tonnerre gronde à l'extérieur. Les lumières clignotent, manquent de s'éteindre. Le cliquetis de l’eau qui rejoint le sol glacé se fait entendre et amène son cœur à s’agiter un peu plus lourdement au sein de sa poitrine. Longeant l’un des murs du bureau, elle se retrouve au bon milieu du couloir qui l'a conduit tantôt dans ce bureau.  Désert de monde, le bâtiment semble s'être vidé de toute trace de vie. Pas un bruit ne vient s’extirper d’entre ses lèvres démesurément closes. La jeune femme progresse avec lenteur et méfiance, ne cessant de jeter un regard par-dessus son épaule. Paranoïa naissante, l’atmosphère s’alourdit, s’assombrit. De la moisissure se dessine à même les murs et les sols jonchés désormais de graffitis. Ses yeux se plissent, tentent de distinguer sous les néons qui s’affolent un quelque chose, un avenir plus rayonnant que celui qui s'offre à sa personne...

En vain.

Désespérément seule en ces lieux, elle se tient sur le qui-vive alors qu’un craquement sinistre se fait entendre dans son dos. Faisant immédiatement volte-face, la douce brandit sa batte de baseball comme si sa vie en dépendait. Une lueur de peur vient peindre son regard déjà emplit par la folie. Déglutissant bruyamment, son souffle se fait tout aussi bruyant, agité, affolé que son esprit disloqué. Un tremblement vient agiter ses mains crispées, ses phalanges blanchies tant elle se cramponne au manche de la batte. Un courant d’air vient effleurer ses chevilles nues. Son regard se porte vers le sol alors qu’un liquide carmin vient dangereusement effleurer la semelle de ses chaussures. La jeune femme se recule d’un pas, tente de fuir, de se soustraire à ce liquide alors qu’entre ses lèvres s’extirpe un unique juron en un souffle paniqué :
« Putain. »

Ses yeux verdoyants s’écarquillent alors que ses avant-bras se rabaissent, cessant de brandir son âme d'infortune sans pour autant la relâcher. La jolie esquisse un second pas en arrière mal assuré alors que le bruit d’une porte claquée l’amène à sursauter. La lumière vacille et tangue autour d’elle. L’air lui manque, elle commence à suffoquer prise de panique. Un second pas en arrière et voilà qu’elle se retrouve dos au mur, acculée face à son miséricordieux destin. Telle une bête effrayée prise en chasse, son regard scrute les environs avec hâte. Droite, gauche, haut, bas, son regard tente de trouver une solution de repli, une solution de secours. Fuite désespérée, elle relâche sa batte de baseball et grimpe sur l’échelle de secours qui longe l’un des murs. C'est à priori sa seule et unique solution. A la hâte, non sans dix regards portés derrière elle, elle escalade, franchit les différentes marches alors que l’un de ses pieds glisse et dérape. Suspendue de sa dextre sur l’échelle, un cri de stupeur franchit le seuil de ses lèvres. Un rire narquois se fait entendre à l’autre bout du couloir. Son cœur manque de s’extirper d’entre ses lèvres tant la situation lui échappe, lui fait peur. Reprenant suffisamment ses esprits pour glisser un pied sur l’un des barreaux de l’échelle, la jeune femme se redresse et lève les yeux vers la trappe qui se dessine au dessus de sa tête. D’un coup de poing, elle tente vainement de l’ouvrir.

Le cliquetis de l’eau se fait plus insistant, plus persistant. Le froid outrepasse sa peau et vient ronger ses muscles. Groggy par le froid mordant, elle peine à se concentrer pour ouvrir la trappe. La jeune femme s’entête à se maintenir d’une main et à frapper de l’autre jusque à ce qu’elle voit un petit loquet et qu’elle relève le dit-loquet pour que la plaque cède. Elle a tout juste le temps de s’écarter sur le côté que la plaque glisse et tombe à même le sol, dévoilant un passage dans les combles du bâtiment. S’y engouffrant sans réfléchir, elle ramène l’échelle à sa suite pour s’assurer que personne ne puisse la suivre.
C’est un conduit rempli de poussière et pas éclairé qui se dessine droit devant elle. Les pas en bas se rapprochent. Elle entend les chaussures à talonnettes du monstre traquant sa proie s'approcher. Elle retient son souffle un instant alors qu’il relève son visage vers la trappe ouverte, cessant de progresser. Un sourire carnassier se dessine sur son faciès alors qu’il tend l’une de ses mains en sa direction. Dans la pénombre, leurs regards se croisent et agitée, elle fait glisser l’échelle en sa direction. Il esquive de justesse et laisse échapper un nouveau rire malsain. L’estomac de la jeune femme se tord alors qu’elle rompt le regard pour se faufiler dans les conduits. Ecorchée par le métal des conduits, elle grimace dans sa douloureuse progression.

Au sol, le monstre saisit la batte délaissée et vient taper aléatoirement les conduits, déformant le vieil acier. Elle, dans les conduits, retient son souffle, manque de crier à de nombreuses reprises, se contentant de pincer ses lèvres et de mordre l’intérieur de ses joues pour faire taire ses craintes. Tremblotante des pieds à la tête, la jeune femme accélère le rythme, poursuit sa progression au bon milieu des conduits à l’équilibre douteux. La tôle froisse, manque de céder alors qu’en contre-bas le silence le plus pur gagne l’atmosphère.

Lui a-t-elle échappé ? Si oui, pour combien de temps ?

Allongée au bon milieu des conduits, son cœur tambourinant à ses oreilles, elle tend l’oreille dans l’espoir de localiser l’ennemi. Rien. Pas un bruit, pas un souffle, même le cliquetis de l’eau semble avoir disparu. Alors froissant la tôle à son tour, se tranchant les doigts avec l’acier, elle plie le métal, décroche une plaque et parvient à se faufiler en contre bas. Le fracas qui résonne excite surement son bourreau mais aussitôt arrivée en bas, elle s’active et s’empresse de regarder autour d’elle. Ses yeux s’habituent à la pénombre environnante alors qu’instinctivement, elle s’enquiert de savoir où elle se trouve. Elle esquisse quelques pas hasardeux, transpirante, suffocante. Ses mains ensanglantées viennent se saisir quasi-immédiatement d’une chaise qu’elle vient caler derrière la poignée de porte. Elle pousse un énorme fauteuil pour l'adjoindre à la chaise tirée tantôt. La moquette étouffe le bruit de ses pas, le bruit des meubles qu'elle déplace. A la hâte encore, elle scrute, note les énormes baies vitrées. Son regard termine sa progression vers un bureau sur lequel de nombreux papiers se trouvent. Non loin, une corbeille remplie de papiers froissés trône. Se précipitant vers le bureau, elle feuillette les pages, les tourne une à une se lançant dans la lecture d’un récit qui ne lui appartient pas…

« Elle se tient, debout face au bureau. Les doigts ensanglantés fermement agrippés à l’ébène, son regard scrute les mots, scrute les pages, le cœur battant à tout rompre et la respiration alourdie par l’atmosphère putride d’un bâtiment jamais aéré, d’un bâtiment jamais remis aux normes. De la moquette jonche le sol. Le liquide carmin qui orne ses mains permet de retracer sa progression affolée dans les conduits. Ses cheveux blonds, longs, sont une source de lumière dans la pénombre. Ils reflètent sous la pâleur de la lune, rayonnent de mille feux. Elle est muse, elle est créature. Elle est personnage principal du récit que j’écris. Parfois, la page blanche me guette. Je cherche à savoir quelle va être la suite de ce récit, la suite de cette histoire mais elle seule détient les clés pour faire évoluer la suite. Je ne suis que l’humble créateur de ces quelques mots, de ce maigre contexte qui aujourd’hui va prendre vie dans ce bâtiment abandonné. Elle décide de la suite. »
Un cri d’effroi vient s’extirper d’entre ses lèvres alors que absorbée par les pages, sa présumée quiétude se voit troublée par le monstre qui tambourine à la porte. Frénétique, fou à lier, il s’acharne, secoue la porte avec violence, grognant de rage, jurant à tout va.

Les doigts de la Muse se détachent du bord du bureau. Son regard parcourt les environs et elle retourne la poubelle dans l’espoir vain d’avoir un nom, un prénom, quelque chose. Elle défroisse les papiers à la hâte alors qu’elle s’apprête à courir vers les énormes fenêtres qui se dessinent devant le bureau. Elle fouille, cherche, déplie de ses doigts tâchés par le carmin sanguin les mots froissés avec hargne, rage. Les papiers sont gribouillés à l’encre noir, raturés, impossible d’y lire quoi que ce soit et lorsque la porte cède, que les meubles sont repoussés, elle s’élance. En grandes enjambées désespérées, elle franchit le peu de distance qui sépare le bureau de l’énorme baie vitrée et dans un fracas monstrueux traverse la vitre.

Retour case départ, une flaque de sang vient pourlécher la semelle de ses chaussures. Elle se recule en secouant négativement son faciès. Elle jure, parjure, d’incompréhension, de frustration alors qu’elle se pensait si proche du but, si proche de découvrir la vérité. Ses doigts relâchent la batte de baseball, viennent se glisser sur son crâne, entre ses mèches de cheveux. Elle agrippe son visage en grognant :
« Putain de putain de merde ! »

Elle se tourne, dos à l’homme qui va probablement arriver. Elle se sait dans un cul de sac, relève le museau, cherche à voir qui, où, quoi, comment elle pourrait s’échapper d’ici. Lui faire face ? Elle a déjà tenté. S’extirper de la situation par les conduits ? Elle a déjà tenté. Fracasser son épaule dans l’espoir vain de faire céder un mur ? Elle a déjà tenté. L’atmosphère putride agite à nouveau ses sens, son cœur bat lourdement au sein de sa poitrine. Tout est douloureux, intenable, insoutenable alors qu’elle relâche son crâne. Deux minutes sont passées, il ne devrait donc pas tarder à lui faire face. Elle décide d’affronter son cauchemar. Courbant le dos pour se saisir de la batte de baseball, elle hurle à plein poumons :
« Je t’attends, enculé ! »

Un rire vient effleurer ses oreilles. Ce même rire fou, sadique alors que dans la pénombre elle commence à distinguer sa silhouette. Ses doigts se crispent sur la batte, l’adrénaline commence à croître en son sein. Sa bouche est sèche, ses lèvres se pincent légèrement alors qu’elle le détaille des pieds à la tête. Un grand gaillard, haut de deux mètres et quelques. Un blouson noir, une gueule balafrée, des cheveux en bataille. Elle pourrait lui trouver un charme certain dans un autre contexte, dans une autre vie que celle qui ne cesse de se répéter. Mais là, c’est la colère, c’est la rage qui parlent alors qu’elle ajoute :
« Je vais te faire une nouvelle balafre sur ta sale gueule de connard. Approche, approche seulement ! »


Et la voix de l’inconnu résonne comme une caresse traitre à ses oreilles :
« Tu sembles bien énervée ma Miranda. »

Son prénom qu’il souffle est un hymne à la douceur. Le contraste est vicieux entre la réalité et ce qu’elle vit depuis des jours, peut-être des semaines ou bien des mois. La situation se répète, retour à la case départ. L’angoisse, l’adrénaline du combat, de la fuite, la peur, ces sentiments n’ont cessé de croitre en elle pour exploser à ce instant précis. Plutôt que de viser la tête elle se décide à viser les genoux. Hargne, vigueur, bombe à retardement, la jolie explose en plein vol et lui fracasse un genou. Profitant de sa stupeur, elle s’élance à travers le couloir juste à sa suite. Pour la première fois, elle passe derrière lui. La semelle de ses chaussures vient s’écraser mollement dans le liquide carmin. Elle glisse, se rattrape de justesse contre l’un des pans de murs. Son menton heurte avec violence la brique rouge. Ses dents s’entrechoquent. Ses yeux se bordent de larmes, mélange de frustration, de peur alors qu’elle ne relâche pas un seul instant durant sa batte de baseball. Pas de cul de sac, pas de conduits sur cette partie du bâtiment. Simplement une multitude de portes qui se succède, côte à côte, l’amenant à jurer alors que les pas pressés se font entendre dans son dos. A la hâte elle ouvre une première porte et s’y faufile, refermant derrière elle son potentiel échappatoire.

Face à elle, une multitude d’araignées grouille de toutes parts. La salle première, salle des horreurs, grouille d’une multitude d’insectes. Volants, rampants, le bourdonnement incessant de leurs petites ailles se fait entendre alors que la porte se verrouille soudainement derrière elle. Son destin est scellé. Les insectes grouillent de toutes parts, effleurent sa peau, viennent grignoter la surface de sa peau blanchâtre. Elle se recule d’un pas et sous son pied s’écrase un insecte dans un craquement significatif. Elle relève son pied, secoue légèrement ce dernier pour se défaire de la bouillie de chair qui épouse les pourtours de sa semelle. A la surface de sa peau vient pondre une mouche. Ses pattes s’agitent et un fin filet de sang s’échappe de la plaie. Ses œufs se déposent sous la surface de la peau de la jeune femme qui laisse échapper un cri d’effroi chassant la nuée de mouches qui s’approche soudainement de son faciès. Ses yeux, son nez, le moindre petit orifice vient se remplir d'insecte. Son cri d'effroi est rapidement étouffé par une floppée d’abeilles qui viennent butiner et se nicher au sein même de sa bouche. L’intérieur de ses joues et de sa gorge sont piquées. Elle suffoque. Douloureusement, lentement, l’air lui manque.
Ses yeux se révulsent, son corps tombe lourdement au sol et…

Elle reprend conscience au bon milieu du couloir. Avec vivacité ses mains viennent palper son propre visage. Elle glisse sa dextre contre son cou et respire vivement.

Sans réflexion aucune, la jolie s’élance. Tremblante des pieds à la tête elle vient abattre sa senestre sur l’une des poignées de porte. Franchissant à nouveau le seuil d'une porte, elle en observe l’intérieur. Rien. Une doucereuse lumière vient se refléter entre les quatre murs de la pièce. Soudainement, un rire. Une musique de cirque résonne et un clown fait son apparition. Ses yeux sont gorgés de sang, son nez est tordu. Lorsqu’il esquisse un sourire, des dents pointues, chevauchées les unes sur les autres, se laissent apercevoir. Son haleine putride vient effleurer les narines de la blonde qui grimace et se recule d’un pas. Acculé à la porte elle l’observe approcher. Il scrute, observe, penche la tête sur le côté. Carnassier à n’en point douter il se frotte les mains et à sa ceinture une multitude de couteaux viennent se dessiner. De ses gants blancs, immaculés pour le moment, il se saisit de deux couteaux et vient jongler, lançant :
« Mimimimimi-mimimi-miran-ran-ran-ran-da-da-da. DA. »
Il jette un couteau en sa direction qu’elle esquive de justesse en retenant son souffle. Son corps s’agite en tremblements incontrôlables. La musique de cirque résonne davantage à ses oreilles. Elle vient pourfendre son crâne, pourfendre l’atmosphère putride des lieux. Le clown chauve s’agace. Les traits de son visage se crispent, ses sourcils se froncent alors qu’il hurle d’une voix terrifiante :
« Da ! Viens ! Joue avec moi ! »

La dénommée Miranda secoue négativement son faciès. Elle longe les murs, tente d’apercevoir dans la pénombre une arme pour se défendre mais il n’en est rien. Le clown qui lui fait face frôle les deux mètres et bien qu’il s’agite avec des longues et larges chausses aux pieds, il ne semble pas perdre l’équilibre. Pire encore, il rajoute un couteau dans son équipement de jonglage et à nouveau, fredonne le prénom de la jeune femme. Un sanglot se fait entendre alors que ses nerfs sont poussés à rude épreuve. Ses peurs les plus folles, les plus insensées se répètent inlassablement depuis des jours et des jours. Comme une petite créature prise en chasse, elle ne cesse pas de longer les murs. Elle s’en remet à un dieu quelconque, se fait soudainement croyante. La pulpe de ses doigts frôle les agglos, y trouvant quelque chose de réconfortant dans cette atmosphère dystopique. Machinalement, ses doigts effleurent les briques en quelques motifs saugrenues comme si elle reproduisait contre la pierre un gribouillage pour calmer l’attente. L’hideux personnage rajoute un dernier couteau et alors qu’il recommence à jongler, l’un des couteaux change de trajectoire et vient pourfendre son crâne en deux. Sa bouche d’ouvre, du sang s’en extirpe alors que depuis son palais la lame du couteau se dessine. Le clown s’effondre en un bruit sourd au sol et la porte s’ouvre dans le dos de la jeune femme. S’approchant du monstre, elle vient se saisir de deux de ses lames et retourne au sein de l’interminable couloir.

A nouveau, les portes lui font face et l’une d’entre-elle s’entrouvre légèrement, laissant apparaître un halo lumineux. Dans son dos résonnent les pas du tyran. Jetant un vague regard par-dessus son épaule, Blondie se remet en marche et franchit le seuil de la porte qui semble lui tendre les bras. Eblouie par la lumière aveuglante, elle cligne des yeux. Une fois, deux fois, trois fois. Elle tente de distinguer, plisse les yeux en vain. La lumière aveuglante fusille son crâne. Elle déglutit, esquisse un pas et sous ses yeux se dessine un bureau accompagné d’une chaise. Plusieurs feuilles blanches s’y trouvent et un petit écriteau poussiéreux gravé dans le marbre indique :
« Ecris la suite. »

Ses yeux s’écarquillent grand. Les lames retombent au sol. Elle pousse la chaise à la hâte pour venir prendre place. Ses yeux se bordent de larmes de délivrance. Ses mains tremblent légèrement, ses lèvres se pincent alors que la jolie semble réfléchir. A la porte, le bourreau tambourine. Elle porte le feutre à ses lèvres et entre ses lèvres vient capturer le bouchon. D’une écriture tremblante, elle griffonne :
« J’écris la suite.
A la suite de cette porte, se trouve une dernière porte. Pas de retour en arrière possible. La dernière porte est la porte de la liberté, celle de retrouver un quotidien qui ne se répète pas de façon inlassable. »


Dans son dos, la porte se fracasse. Le bourreau aveuglé pénètre dans la pièce. Tout tourne, tout change, tout se modélise. Tout se façonne puis s’effondre. Un cri strident se fait entendre puis le silence et la noirceur vient baigner l’atmosphère. Le néant le plus pur s’offre à eux. Impossible de gesticuler, de bouger ou même de parler. Ce qui tanguait tantôt ne tangue plus. Ce qui éblouissait tantôt n’éblouit plus.

Les yeux verdoyants de la jeune femme se rouvrent.

Décrescendo.

Assise sur l’un des larges fauteuils, ses mains viennent pianoter nerveusement sur les accoudoirs. Son regard scrute les environs alors qu’elle déglutit et attend qu’on vienne à sa rencontre. Ses pieds se croisent nerveusement sous la table puis se décroisent. L’un de ses pieds vient ensuite taper en rythme sous la table, un rythme qu’elle seule connaît dans sa tête. Interminable mélodie nerveuse, lancinante, barbante. Elle passe sa dextre dans sa longue chevelure blonde alors que son regard verdoyant analyse, scrute et semble retenir les différents tableaux qui ornent les murs de la pièce. La porte s’entrouvre dans son dos. Un homme d’une quarantaine d’années vient lui faire face. Par politesse, elle se relève poussant légèrement le fauteuil sur lequel elle se tenait jusque à présent. Son regard croise le sien et jamais sa main ne se tend en sa direction. Elle ramasse son sac à mains et passe à côté du diable sans lui serrer la pince.

Elle retire ses lunettes qu’elle vient jeter au sol avec négligence.
Le talon de l’une de ses chaussures vient se presser par-dessus et le verre se fend sous son pied, les branches de ses lunettes se tordent.

Délivrance.
« Modifié: jeudi 26 octobre 2023, 19:02:42 par Belphy Mueller »

Belphy Mueller

Créature

Re : Les nouvelles du Spookystories

Réponse 3 jeudi 26 octobre 2023, 18:57:40

Nouvelle n°3



Je me souviens encore de ces nuits enfiévrées. De l'odeur de l'alcool bon marché, de la transpiration abondante, du sel sur mes lèvres sèches. De ces heures, perdues dans les profondeurs de ma psyché, regardant les pages de mon manuscrit comme si elle m'invitait à les noircir de notes abscondes. De la foi vacillante en mon art, en mon être, m'invitant à revoir en chaque instant la sanité de mon esprit baignant dans la chimie des médicaments et du manque de sommeil.

C'était une époque de dévaine pour moi. Une étape de ma vie à nulle autre pareille, où je ne pouvais rien faire de plus que rester cloîtré dans le petit appartement que je louais, me dissimulant d'autrui grâce aux épais volets qui gardaient toujours mes fenêtres couvertes. J'étais alors complètement aveugle à la moindre distraction, tandis que les rayons du soleil m'était synonyme de souffrance, m'obligeant à migrer dans les recoins les plus sombres de la pièce pour pouvoir approfondir mon ouvrage. Si les échos de la vie mondaine commençaient à devenir trop fort, je me bouchais les oreilles avec empressement pour séparer mon esprit de ce bourdonnement envahissant. Si le bruit provenait des appartements voisins, mon fidèle allié en la personne d'un bâton de berger qui me servait autrefois à la marche me permettait de leur rappeler la nécessité du silence pour mon ouïe délicate.

Exécrable, malade et lâche. Je collectionnais à l'époque des tares que nombreux trouveraient être des plus immondes, mais mon état m'empêchais de vivre autrement que par mon ouvrage. Écrivain sans talent apparent, j'avais fais de ma dernière tentative d'être imprimé mon unique raison d'être, un élément qui ne tarda pas à prendre le dessus sur tout autre instinct de survie, le suicide ayant depuis longtemps effleuré ma pensée. Soit je revenais d'entre les morts une fois mon livre achevé, soit je profitais de ma vie au cinquième étage du vieux bâtiment haussmannien qui m'abritais pour mettre rapidement fin à mon existence. Ma seule relation humaine de l'époque se trouvait être avec la concierge du bâtiment, au travers d'une porte que j'entrouvrais d'une main fébrile, échangeant alors l'enveloppe contenant mon loyer mais aussi une liste de course aussi maigre que je l'étais. Malgré les quantités d'alcools et de médicaments qui s'y trouvaient, je n’eus jamais à me plaindre du manque d'un seul des articles ainsi demandé.

Je dois encore à cette vieille dame bien plus que je n'oserais jamais l'imaginer, sans même n'avoir encore pu prendre le temps de rembourser ma dette. Ce fut toutefois grâce à son soutien, après plusieurs mois d'isolation complète, que mon roman vit enfin le jour. Un roman que j'eus à juger dans l'immédiat tout en observant nerveusement la fenêtre menant à la fraîcheur nocturne, à la chute, à l'impact libérateur si l'aboutissement de mon labeur se révélait décevant. Ce ne fut pas le cas.

Je ne reconnaissais aucune des pages, aucuns des thèmes, m'étonnais même de la plume que j'avais employé au travers de mes mots. Si par quelques délires j'avais pu écrire ce que j'avais entre les mains, alors enfin je prouvais tout l'étendu de mon art. Lire mon propre ouvrage me fit comprendre mon devoir, aussi pour la première fois depuis des lustres, je m'étais fais présentable. Mes cheveux encrassés furent coupés rapidement aux ciseaux, ma veste poussiéreuse tout juste battue à la fenêtre pour en ôter la pellicule grisâtre qui s'y était accumulée. Je dus lutter contre le loquet de l'appartement pour le déverrouiller complètement, ouvrit enfin la porte de mon antre, puis quitta les lieux, mon manuscrit sous le bras.

Ce fut le départ d'une nouvelle-vie pour moi. Je ne remis plus jamais les pieds dans cet appartement, ne revis plus jamais la concierge où les voisins contre lesquels je pestais à chaque bruit trop important. Mon manuscrit fut déposé en imprimerie le jour-même, le 21 Août 1924. Entre les machines et l'encre, je fis la rencontre le lendemain d'un éditeur qui me proposa de m'exempter des frais d'imprimerie contre un accord bien plus intéressant que tout ce que je pouvais imaginer. C'est ainsi que je quittais la ville, en voiture et extatique, découvrant déjà le bonheur que d'avoir enfin réussi dans la vie. Du moins c'est ce que je croyais à l'époque...

- - - - -

« Votre santé continue d'empirer monsieur Hepworth. Je vais vous préparer un tonifiant, veuillez rester allongé pour l'instant, je n'en ai pas pour longtemps. »

La porte claqua tandis que je me redressais lentement sous mes draps, retrouvant difficilement la station assise. Ce n'était pas la première fois que je faisais un malaise, loin de là, mais depuis quelques mois, les évanouissements devenaient de plus en plus fréquents.

Aux premières heures de ma santé fragile, mon médecin avait mis cette apparente faiblesse physique sur les excès de ma jeune vie d'écrivain, époque où malheureusement je me laissais perdre dans la consommation de diverses substances en quête de l'état second qui m'avait affecté à l'aube de mon art. Non seulement je n'y parvins jamais, mais il fallut un jour que je m'y résolve : je ne pourrais de nouveau toucher du doigt l'état de fébrilité créative qui fut mien autrefois. En revanche, il semblait que je me devais de faire face aux conséquences, toutes misérables celle-ci pouvaient se révéler.

À ma trentaine, mes muscles s'atrophièrent si violemment que je dû me résoudre à engager de nombreux serviteurs pour les tâches les plus communes, ainsi qu'un droguiste personnel pour la conception de toniques personnalisés. Reprendre alors un rythme de vie sain, une alimentation de qualité, tout en repoussant les hédonismes, même les plus bénins, ne produisit toutefois aucuns changements : Lors de mon trente-deuxième anniversaire, mes cheveux s'écoulèrent de mon crâne tel une chute d'eau, puis à mon trente-cinquième, je me mis à souffrir d'une sévère dépigmentation, mon teint virant progressivement au gris cendré. Quand la guerre fut annoncée pour une seconde fois en Europe, je me contemplais alors dans le miroir, observant le visage dégoulinant d'un grabataire quand bien même n'avais-je pas encore la quarantaine.

Bien entendu je ne fus pas mandé à participer au moindre effort de guerre. Ma fortune aurait put me tirer d'une telle proposition, mais l'état alarmant de ma chair était devenu légende dans le New Hampshire, sans parler de provoquer la curiosité de bien des médecins. Ainsi, plutôt que les officiers ou les envoyés de la défense, c'était bien les blouses blanches et les écoles médicales qui frappaient à ma porte pour demander une éventuelle rencontre. Ce fut d'ailleurs par ces visites que je découvris l'incompétence de mon premier médecin, dont la théorie sur mes erreurs de jeunesse épicuriennes fut tournée en dérision par de biens grands noms de la médecine moderne. J'offris récompense à qui trouverait l'origine de mon mal, une vie loin de tout besoin à qui m'en soignerait.

Nous étions en 1949, j'avais quarante-sept années à mon actif, étais allongé dans mon lit après un évanouissement accompagné de convulsions, tandis que derrière la porte de ma chambrée se trouvait un homme qui devait bien sûrement préparer un mélange de réactifs et d'extraits de plantes dont la seule mention ferait pâlir le plus malhonnête des alchimistes dérangés. Trois de mes phalanges manquaient à ma main gauche, dû à une nécrose à l'origine inconnue, tandis qu'en divers endroit de mon corps mes veines avaient commencés à enfler, prenant une teinte verdâtre. Je n'en avais plus pour longtemps.

L'on toqua à ma porte. M'apprêtant à voir le médecin en passer le seuil, je me rallongeais un peu avant de répondre :

« Entrez.
 -  Bonjour monsieur. Vous avez du courrier ce matin, souhaitez-vous donc que je vous en fasse la lecture ?
 -  Non merci Victor, vous pouvez les déposer à mon chevet. Le docteur Brennan vous a-t-il fait mention de mon médicament ?
 -  Il a dit que ce serait prêt d'ici une dizaine de minutes monsieur. Que je me devrais aussi de vous rallonger si ce n'était pas le cas. Après tout il commence à vous connaître.
 -  Il ne me reste bien que ce puéril instinct de rébellion pour encore croire en ma relative jeunesse. Merci pour le courrier, je ne vous retiens pas, reprenez donc vos tâches mon ami. »

J'observais ce vieux compagnon me faire une rapide courbette avant de quitter la chambre, refermant la porte sans un bruit. Je l'avais engagé alors que nous n'avions que quatre pauvres années de différence. Désormais, il ressemblait à un homme d'âge mûr perdant bien malheureusement une partie de ses cheveux, tandis que je n'avais clairement plus rien d'humain. Constat misérable de ma condition, pourtant je veillais à ne pas me perdre dans ce genre d'observation, l'aigreur n'aurait don que d'empoisonner mon esprit, ultime temple dont la parfaite sanité en était devenue mon obsession.

Tendant plutôt la main en direction des quelques lettres déposées par mon ami à mon chevet, j'en fis un premier écrémage. Les diverses demandes des institutions médicales du pays furent rapidement mise de côté, tandis que je m'arrêtais alors sur deux enveloppes dont l'écriture manuscrite m'invitait à m’enquérir de leur contenu. La première, dont je reconnaissais la graphie, provenait de mon éditeur, faisant l'allégorie de mon cinquième ouvrage, dont la longue attente produite par ma santé fragile n'avait eu pour unique effet que d'en améliorer les ventes et le succès. Une douce mais vaine annonce, je doutais d'un jour pouvoir profiter de la fortune qui en découlerait. La seconde, en revanche, me laissa dubitatif et par la même occasion curieux.

Cette enveloppe chiffonnée avait fait un long voyage au vu de l'état du papier, froissé en bonne partie, sans parler des trois notes margées signalant le passage par quelques trains longue distance pour convoyer ce courrier. Cherchant par intérêt une origine à cette missive, j’eus la chance de remarquer une large trace d'encre délavée sur un coin de cette dernière, ne me permettant guère de distinguer un nom ou une adresse de retour, mais toutefois la mention d'une ville : Gäalsburry. Mon point de départ. L'origine de mon premier ouvrage. Piqué au vif dans ma curiosité pour cette enveloppe, je m'apprêtais à l'ouvrir d'une main tremblante quand l'on frappa de nouveau à la porte. Mon intérêt maladif allait devoir attendre.

« Me voici monsieur Hepworth, toutes mes excuses pour l'attente. Je vais vous redresser délicatement, voilà, comme ça. Bon comme souvent, je ne vous promets pas que ceci soit de très bon goût, mais vous vous devez de tout boire d'un trait. »

Se trouva alors posé devant moi un plateau sur lequel siégeait une petite bouteille rectangulaire emplie d'un liquide noirâtre. Nous avions discuter, mon étrange apothicaire et moi-même de ces préparations, il ne m'en avait alors rien caché : N'importe qui d'autre se permettant de consommer ces breuvages se verrait sûrement dépérir, mais dans mon cas, il était plus efficace d'attaquer mon corps par ces infâmes préparations que d'attendre qu'un jour le mal cesse de ronger ma chair. Je ne me fis pas prier, le goût étant devenu une habitude, empoigna le contenant en tremblotant avant de l'amener à mes lèvres décolorées, entamant d'en boire avec une certaine lenteur. Je ne pouvais être plus rapide de toutes manières, au risque malheureux de recracher l'ensemble de mes soins dans une toux souffreteuse. Je vis un sourire triste sur le visage du préparateur de cette mixture, puis une fois la bouteille ramenée vide sur son socle, l'observa en récupérer l'ensemble pour quitter la pièce.

La torpeur m'appelait, première conséquence du médicament … Mais je n'oubliais pas la missive qui m'avait été envoyée, la récupéra le plus hâtivement possible pour la libérer de son enveloppe. Ma curiosité ne pouvait attendre :

''À l'adresse de M. Shaun Monskee HEPWORTH

Je vous envoie cette lettre après bien des hésitations. Si vous ne me connaissez guère, sachez que j'ai longuement entendu parler de vous par feu ma grand-mère, Mme Hortense Alliway, autrefois logeuse et concierge d'un bâtiment à la croisée de longstreet et Hops avenue à Gäalsburry. Bâtiment dans lequel vous avez logé de l'hiver 1922 à l'été 1924.

Si je vous contacte, c'est avant tout par le besoin de mettre derrière moi une partie de mon passé, mais aussi par l'inquiétude de ce que j'ai pu constater depuis quelques jours, maintenant que les affaires de mon défunt parent m'ont été léguées. Des observations qui, peut-être, ont un rapport avec l'affliction qui vous touche depuis votre éloignement de cette ville.

Ainsi, j'aimerai vous rencontrer. Je me doute que ma demande puisse vous sembler altière, mais il existe des choses que l'esprit humain ne peut concevoir qu'une fois les yeux posés dessus. Je suis prêt à vous rembourser le trajet, plus par question d'honneur que de justes rapports, étant au fait de votre réussite et donc de votre richesse. Comprenez que votre venue, toute complexe qu'elle soit, nous permettrait peut-être de tout deux sortir des problèmes que nous rencontrons.

Moi depuis peu, vous depuis de longues années.

J'espère, de tout cœur, que vous accepterez cette invitation pourtant curieuse et floue, je vous le concède.

Avec toute l'estime que vous méritez,
Jonah Gripps.
''

La missive rencontra délicatement les draps satinés du lit. Je ne savais ni quoi en penser, ni même si il y avait une once d'honnêteté dans ces lignes. L'excessive prudence de celui qui l'avait écrite transpirait dans le choix de ses mots, pourtant il me faisait miroiter quelque chose de curieux : une cure à ma maladie ? La fin de celle-ci ? Difficile à croire, encore plus quand il s'agissait de quelqu'un qui, que ce soit de l'extraction sociale ou de la graphie sur le papier, laissait paraître une certaine forme de maladresse intellectuelle. Une chose était sûr en tout cas, le jeune homme qui me contactait semblait en proie à un trouble qui faisait peut-être écho au mien, si encore il avait écrit ici la vérité. Le cas échéant, il me devenait difficile de repousser sa demande. Non pas que je n'ai été un bon samaritain toute ma vie, non. En revanche, je n'avais déjà plus longtemps à vivre, tandis que je connaissais bien le fardeau qui pourrissait mon corps et altérait ma chair. Une science qu'il me fallait peut-être prodiguer à ce mystérieux garçon, ultime preuve de ma bonne foi avant d'attendre la demeure du Seigneur.

Je fis sonner le cloche qui se trouvait auprès de mon lit, appelant ainsi mon vieux compagnon. La porte de la chambre ne tarda pas à s'ouvrir :

« Oui monsieur ?
 -  Victor, prépares donc mes valises. Je vais me permettre un ultime voyage avant de finir mes jours ici. »

- - - - -

Pour rejoindre Gäalsburry, il ne fallut pas moins de quatre jours de voyage en train, puis d'une journée entière dans une voiture payée sur place afin de pouvoir enfin en observer les abords. Ce long trajet ne manqua pas de me mettre à l'épreuve, physiquement et moralement, ce retour vers mon point de départ semblant agir sur ma psyché, enveloppant mes nombreux repos de cauchemars de plus en plus intenses, me laissant entrapercevoir des espaces infinis où la logique ne semblait plus avoir prise. Dans le courant de notre quatrième jour de voyage, je fus extirpé de ces songes par ce cher Victor d'ailleurs, visiblement inquiet de voir mon corps tressauter en tout sens, comme sous l'effet d'une crise épileptique.

Toutefois, hormis ces songes me révélant de curieuses constructions cyclopéennes, parcourue par de sombres créatures tirées des enfers elles-même, cette excursion loin de mon domaine ne sembla pas m'affecter plus que cela physiquement. Bien sûr, mon corps présentait toujours les signes évidents de la déchéance, mais il ne me faillit pas durant ces longues heures ballotter par le train, puis les routes mal-entretenues. Quand enfin nous parvenions à atteindre notre ultime objectif, je fus même presque surpris par ma propre capacité à me tirer des sièges relativement confortable de la voiture, m'aidant tout au plus de ma canne pour ne pas partir en avant, posant alors un œil curieux sur cette cité que j'avais pourtant abandonné depuis bien longtemps.

Je ne me rappelais que de peu de choses. Il ne s'agissait pas là d'une vérité, mais d'un constat. Que ce soit l'état de décrépitude de nombreuses maisonnées, des relents méphitiques qui s'échappaient des bouches d’égouts, sans même parler de la mine sombre et patibulaire des quelques habitants marchant dans les rues, tout cela m'apparaissait comme autrefois inconnu. Est-ce que l'enfermement prolongé qui avait été le mien à l'époque justifiait un tel manque de mémoire ? Je ne saurais l'assurer, pourtant un élément en particulier me semblait tout particulièrement absent : le bruit. Si à l'époque mes fenêtres étaient closes, c'était dans l'espoir de rompre le vrombissement permanent de la rue, le chaos de la cité et son insoutenable capharnaüm. Cette cité avait-elle tant dépéri que ses rues avaient ainsi obtenu ce silence absolu ? Si c'était le cas, je maudissais le jeune homme que j'avais été et pour cause : le mutisme des lieux me faisait désormais froid dans le dos.

M'appuyant sur ma canne, Victor récupérant nos affaires, nous nous hâtâmes en direction d'un petit hôtel pour y faire l'arrêt. La nuit malgré tout approchait et je ne me voyais guère faire la rencontre du fameux Jonah à la montée des astres, aussi préférions-nous nous installer confortablement avant de finir notre voyage au lendemain, quelques rues tout au plus nous séparant de notre objectif. Mon compagnon m'observait avec inquiétude alors même que nous nous saluions à l'intérieur du long couloir de l'hôtel, chacun s'apprêtant à trouver un lit peu luxueux certes, mais bien entretenu.

« Monsieur, vous... Vous n'hésitez pas, au moindre besoin je serais prêt à vous rejoindre.
 -  Nulle inquiétude Victor, nulle inquiétude. Je ne vais pas m'effondrer, pas ce soir. Dormez bien mon vieil ami, à demain matin. »

Fermant la porte, je traînais mon vieux corps en direction de la petite fenêtre de cette chambrée vétuste. Enlevant gants puis manteau, j’eus le plaisir peu surprenant d'enfin respirer un peu plus que sous les lourdes couches de vêtements qui dissimulaient mon corps pourrissant aux potentiels curieux. Puis je me mis à observer la cité. L'éclairage publique quasiment absent laissait les ombres conserver tout leur danger, tandis que les rues les plus éclairées permettaient de voir les formes presque inhumaines des citoyens de Gäalsburry. Du moins, c'est comme ça qu'ils apparaissaient à mes yeux : voûtés et élargis par le labeur physique, ils tenaient plus de l'animal de trait que de l'humain. Enfin, qui étais-je pour parler de normalité charnelle, les canaux verdâtre me servant de veines ayant gagnés mon cou et le dos de mes mains désormais. Si je passais encore il y a peu pour un vieillard, il était désormais évident que depuis la fenêtre, la cité moribonde était contemplée par un véritable cadavre ambulant.

Je trouvais le confort de mon lit peu après ces observations. La quiétude des lieux avait peut-être un quelque-chose d'alarmant en pleine journée, mais il était clair qu'une fois la nuit tombée, cette absence de vie était salutaire pour le sommeil. Je me perdis rapidement dans un sommeil de plomb, abandonnant le monde commun pour trouver, je l'espérais, des songes plus doux que ces derniers jours. Il n'en fut rien, les cauchemars m'envahissant cette nuit là tenant bien plus de l'horreur tangible que d'oniriques représentations de ma psyché affaiblie par le temps.

Je me voyais marchant au milieu des rues de cette cité que nous avions enfin atteint. Mes pas étaient lourds, comme synonymes d'une charge sur mes frêles épaules dont je ne pouvait me libérer. Incapable d'ouvrir réellement les yeux, ils se trouvaient mi-clos, ne me laissant le droit de seulement contempler les pavés que j'arpentais. Redresser ma tête me faisait souffrir, la nuque prise dans un étau inexpugnable, aussi je gardais cette posture servile et continuais d'avancer, rues après rues, dans une direction qui ne me semblait guère familière. Je me mis à remarquer que je n'étais plus seul, d'autres hères semblant accompagner ma marche du même rythme maladroit et poussif, toutefois le tout de mon état m'empêchais de constater le fardeau qu'eux-même portaient. En revanche, cette soudaine procession dont je semblais être l'un des membres ne m'offrait que plus d'inquiétudes. Lentement, le bruit des bottes et des souliers sur la route mal-entretenue s'estompaient, pourtant nous ne semblions pas lever le pied, bien au contraire, alors naturellement il semblât que je me mis à tendre l'oreille.

Un vrombissement. Long, permanent, de plus en plus fort, envahissant les sens. Un vrombissement qui ne fut couper que d'une simple parole, un chuchotement incompréhensible de prime abord, mais que mon esprit reconstitua naturellement :

« Écrit mon histoire. »

- - - - -

Je me réveillais trempé de sueur. Si les premiers songes de mon voyage m'avaient laissés fort affecté par leur incohérence, celui de cette nuit me glaçait de réalité. Pourtant déjà son souvenir s'effaçait, me laissant avec l'aigreur de ne pas parvenir à me rappeler des détails que j'y avais perçu. En revanche, je me trouvais exceptionnellement réveillé, plus que je ne l'avais jamais été un matin depuis de longues années. N'attendant pas la présence de mon majordome, je me levais malgré une faiblesse devenue habituelle, puis me vêtit le plus rapidement qu'il m'était capable de le faire. Si mon déplacement était motivé par le désir de trouver un éventuel remède à mon mal, les nuits chaotiques et le malaise persistant que je ressentais me poussait à rapidement en finir, donnant presque un aplomb renouvelé à ma chair.

Je quittais donc ma chambre une fois apprêté pour alors aller trouver la porte de mon cher ami, m'étonnant malgré tout de son absence à une heure de la matinée aussi tardive, quelques coups sur la porte ne m'offrirent absolument aucune réponse, m'amenant tout naturellement à considérer qu'il était déjà descendu, peut-être pour le petit-déjeuner. Je fis le détour pour constater qu'il n'était nul part à l'intérieur de l'hôtel, m'amenant à me diriger vers la réception afin de savoir si mon éternel compagnon avait dût s’éclipser au matin pour quelques raisons que ce soit. L'employée à l'air maladif qui releva les yeux en ma direction sembla presque surprise de voir quelqu'un lui adresser la parole, encore plus un vieil homme à la peau grisâtre, mais elle sortit lentement un petit carnet avant de me répondre d'un ton laconique :

« Victor Baguiston ? Ce monsieur a quitté sa chambre à l'aube, voyez ici.
 -  Il ne vous a rien laissé pour moi ? Un message, une lettre ?
 - Rien du tout monsieur, il a payé sa nuitée et s'en est allé. »

Lisant les quelques lignes inscrites au bout du carnet, je ne pu que me rendre à l'évidence : mon vieil ami avait effectivement signé de sa main son départ de l’hôtel tôt ce matin. C'était inconcevable, jamais il ne s'était absenté de quelques manières que ce soit en plusieurs années de service, qu'il ait quitté les lieux sans même me prévenir tenait de la fiction. À moins qu'il n'ait été dans la plus grande des confusions, rien ne justifiait ses actions. Pourquoi ? Cette question qui s'imposait à moi, tandis que d'une main tremblante je remerciais cette employée antipathique, gonfla graduellement à mesure que je m'approchais de la sortie de l'hôtel. Puis, une fois à l'extérieur, humant l'air vicié des lieux, je ne su me résoudre à la simple théorie que mon vieux compagnon ai pu s'en allé sans même chercher à m'informer de sa décision. Ou il n'avait pas eu le temps de me le dire, ou on ne lui avait pas laissé le droit de le faire. Dans un cas comme dans l'autre, cette réflexion me poussait à observer les fenêtres du vieux bâtiment avec inquiétude : Devais-je vraiment aller à la rencontre de mon interlocuteur épistolaire ? N'était-il pas plus sage de quitter dès maintenant cette ville pour ne plus jamais m'y retourner ?

Observant les rues, ma décision fut prise. J'avais fait ce dangereux voyage pour une raison, je ne pouvais donc pas quitter ce lieu sans avoir au moins essayé de trouver la solution à mes maux. Pardon Victor, mais le besoin que je ressentais d'enfin être purgé de ma malédiction fut plus fort que toute sagesse, aussi quittais-je les quelques marches de l'hôtel pour alors m'enfoncer à l'intérieur de cette cité aux vapeurs méphitiques, ignorant mes inquiétudes.

Je n'étais pas seul dans les rues à cette heure de la journée, aussi eu-je le plus grand mal à ne pas glisser un regard en direction de ces figures locales. Tout ceux que je croisais me paraissaient d'une difformité à vomir, quand à ceux qui restaient loin de moi, je n'osais m'imaginer la déliquescence physique qui les affectait. Auraient-ils les mêmes stigmates putrescent que les miens que je n'aurais pas été parfaitement étonné, toutefois je n'avais pas le courage suffisant pour oser chercher confirmation à mes hypothèses. L'idée même de faire face au miroir de mes maux étant bien trop écoeurante en soi. Non, je me contenta de simplement adresser mon regard aux pavés tout en avançant en direction de mon objectif, constatant par la même occasion une vérité qui aurait dû m'être évidente bien avant.

Je marchais sans canne. Aucun soutien pour mon corps malade. Comme rappelé à la logique de ma propre faiblesse, je manqua de peu de m'écrouler au sol, ne me rattrapant qu'avec une hâte fébrile à un pan de mur pour prendre conscience de cet état de fait. Je marchais comme tout homme de mon âge marcherai normalement. Étais-je encore sous l'effet du sommeil ? Ce matin sans logique faisait-il partie de mes songes ? J'amenais mes mains devant mes yeux, prêt à y contempler la preuve de mes rêveries folles, l'indice évident de l'onirisme de ma situation. Je m'apprêtais à voir des mains dénuées de traces fielleuses, il n'en fut rien. Ma peau arborait toujours ces longs canaux verdâtres, signe de mon imminente décrépitude. Au diable les espoirs qui me gonflaient la gorge d'une émotion imprévue, ma capacité à tenir debout n'était le fruit que d'un bon jour. Au moins me permettait-elle ainsi de ne point quérir d'aide pour mon ultime marche en quête de vérité. Lâchant mon support de fortune, je repris ma route. Ma destination n'était plus très loin.

Heirleen street n'était qu'une voie de ferme dénuée de pavés. Gull's den un rue piétonne dont les vapeurs manquèrent me faire tourner de l'oeil. Puis enfin Hops avenue, que je longea avec le lent sentiment que ma mémoire rejouait ma fuite en sens inverse. Quand enfin j'atteignis le croisement de ma travée avec l'attendue longstreet, je n’eus aucun mal à reconnaître mon ancien, très ancien même, logis. Un haut bâtiment de trois étages, au toit de tuiles brunes dont l'ancienneté se remarquait par de très nombreuses absences. Une façade délavée au ton jaunâtre, quand de longues stries noirâtres ne soulignaient pas les fenêtres de bois peints. Mais surtout cette lourde double-porte de bois lustré, peut-être le seul élément de cette bâtisse qui ne donnait pas une impression d'absolue vétusté. Je n'attendis guère avant de m'en approcher, d'en attraper le lourd anneau de fer forgé pour alors tambouriner sèchement l'entrée. Quelques instants passèrent, renforcés dans leur durée par mon évidente impatience. L'anneau fut utilisé une nouvelle fois par mes soins, jusqu'à ce que mon ouïe fatiguée m'informât d'une éventuelle approche de l'autre côté du battant.

Le bruit d'une clé dans la serrure. Le visage maigre et torturé d'un homme fiévreux qui passa par l'interstice.

« Oui ?
 -  Êtes-vous monsieur Gripps ?
 -  Oui.
 -  Je suis Shawn Monskee Hepworth. Vous m'avez envoyé une lettre m'invitant à venir vous rencontrer. »

Je vis le regard de l'homme s'illuminer, puis entendit alors le bruit consécutif de loquets déverrouillés en hâte. Une petite minute après mon interlocuteur m'ouvrait la porte, me présentant un air relativement amical, même si les ténèbres dans lesquelles baignait le bâtiment en dissimulaient les traits. Il m'invita d'un signe de main à rentrer, ce que je fis sans trop me questionner, l'observant alors se retourner en une direction inconnu. Un grésillement ou un vrombissement léger me parvint aux oreilles, m'infligeant immédiatement un certain frisson, compte-tenu de mes cauchemars de la nuit précédente. Toutefois, à mon grand plaisir, celui-ci cessa alors que mon hôte sembla actionner un levier dans une petite armoire, illuminant alors le hall d'entrée d'une lumière fade et mourante.

« Pardonnez moi monsieur Hepworth, les plombs venaient de sauter. C'est malheureusement un peu trop courant par ici. Je suis honoré que vous ayez accepté de venir à ma rencontre.
 -  Nul souci, bien entendu. Je dois avouer que votre missive m'a beaucoup intrigué.
 -  Alors je ne vais pas vous faire attendre. Suivez moi, je vais vous servir quelque chose à boire. »

Mené à un petit salon, je n’eus guère l'occasion de questionner plus ardemment ce jeune homme. Voûté et sombre, le fameux Jonah semblait prit du même mal que ses concitoyens. Toutefois, ce ne fut pas lui qui m'intrigua le plus, mais plutôt le décor m'entourant. Les meubles étaient plutôt commun en soi, en revanche, ils étaient écrasés par une masse de bibelots en tout genre. Orbes artistiques, statuette de bois, sculptures décharnées et maladives, même parfois de lourds et épais ouvrages, empilés les uns par dessus les autres dans un désordre sans nom. Quant aux murs, les toiles semblaient représenter des paysages curieux, oniriques, si distants de la réalité qu'ils devenaient aussi intrigants que perturbants. Encore une fois, mes songes des derniers jours m'empêchèrent d'en apprécier le digne spectacle, aussi fus-je fort contenté quand mon hôte me présenta la petite tasse de thé empli d'un liquide délicieusement ambré.

« Merci beaucoup. Alors, permettez-moi, mais pouvez vous m'expliquer votre invitation ? Pourquoi tant de mystères sur vos raisons ?
 -  Eh bien... Cela fait plusieurs années que ma grand-mère était souffrante. Je fus assigné à sa garde, ce qui m'a amené à acquérir cette bâtisse après coup, en héritage. Elle m'avait énormément parlé de vous. Votre talent pour l'écriture, votre présence en ce bâtiment. Elle m'a longuement dit qu'elle aurait aimée vous revoir, qu'elle avait trouvée quelque chose dont vous aviez besoin.
 -  Quelque chose … dont j'avais besoin ?
 -  Je n'ai jamais su de quoi il s'agissait. En revanche, quand à sa mort le notaire m'a donné ma part de l'héritage, il m'a aussi confié une lettre. Celle-ci contenait une clé, ainsi qu'un court message.
 -  Lequel ?
 -  « Pour que ce pauvre homme puisse enfin être libéré de son fardeau. »

Je vis Jonah quitter son fauteuil, s'éloigner en direction d'une commode dont il écarta quelques éléments disparates pour alors me sortir une petite clé de bronze verdie. Me rejoignant, il me la tendit, tandis que je la prit d'une main tremblotante.

«  Mais c'est...
 -  La clé de votre ancien appartement. Il semble qu'elle vous y ai laissé ce qu'elle avait trouvée. J'espère qu'il s'agit de ce que vous espérez monsieur.
 -  Je … l'espère aussi. »

Le thé fini, j’abandonnais la compagnie de ce jeune homme pour me diriger en direction des hauteurs de la bâtisse. Volée d'escaliers après volée d'escaliers, je me rendis bien vite compte que la nervosité était alors seule maîtresse de mes gestes, m'empêchant de ressentir la fatigue pourtant obligatoire de mes membres. Mais j'avançais malgré tout, prit d'un étourdissement léger, comme si je contemplais les profondeurs de la cage d'escalier tout en les gravissant. Comme si, lentement, un vertige indescriptible occupait mon esprit tandis que seul mon corps pouvait encore me guider jusqu'aux abords de mon ancienne chambrée. Atteignant un premier, puis une second, puis un troisième et enfin un ultime palier, je m'approchais alors lentement de la porte de gauche, comme intuitivement guidé en direction de la présence salutaire qui m'était promise.

La clé que je tenais dans ma main avec bien trop de force, marquant sa forme dans la pulpe grisâtre de mes doigts, fut tout naturellement passée dans la serrure, occasionnant alors deux tours, rapides et fluides, pour déverrouiller cette pièce qui ne m'avait plus vue depuis des décennies. Une odeur épaisse et poisseuse m'envahit immédiatement les narines. Une odeur d'humidité stagnante, de renfermement prolongé.

Je passa rapidement le pas de la porte, tomba dans une pénombre à peine perturbée par un fin trait de lumière provenant des volets fermés. J'avais du mal à me rendre compte de l'étendue de la pièce dans laquelle je me trouvais, les ténèbres m'occultant une partie des murs et des recoins de cette dernière. En revanche, je vis le bureau sur lequel, autrefois, je griffonnais mon premier succès, alors en pleine transe créative. Je vis le siège sur lequel, à l'époque, je vivais courbé, espérant pouvoir enfin connaître une gloire qui désormais m'étais d'une amertume difficile à avouer. Mais surtout, je remarquais la forme sombre, humanoïde, d'une vieille femme aux joues creusées, à l'oeil macabre, dont le cou sembla se rompre à mon approche pour m'adresser alors un sourire biscornu. De stupeur, je n’eus même pas la force de bouger un muscle. Malheureusement, cette ancienne figure maternelle n'en attendit pas plus pour ouvrir la bouche, m'accueillant d'un ton aussi chaleureux que funèbre :

« Shawn mon petit, enfin nous nous retrouvons. Oh comme j'avais hâte !
 -  M-mais... N-non vous... votre petit-fils il... il a dit...
 -  Oh allons, point de mauvais sang. J'ai tant attendu votre retour mon petit. J'ai lu vos livres vous savez, comme ils étaient beaux. »

Elle se dressa de son siège d'un trait, tandis que je cherchais à me faire violence pour me détourner d'elle, pour laisser cette peur qui m'envahissait prendre le dessus afin que je puisse prendre mes jambes à mon cou. Pourtant, plus puissant que toute les terreurs, c'était une fascination ancienne, absolue, qui prenait le dessus sur ma psyché, me gardait piégé au bout de l'aiguillon de ce prédateur. Mes jambes, pourtant renouvelées d'une force que je n'avais plus eu depuis des années, me lâchèrent soudainement. Je me traînais vainement au sol tout en regardant, stupéfait, le cadavre de mon ancienne logeuse s'approcher de moi. Un puissant vrombissement se mit à emplir la pièce, fouettant l'air, répandant un épais brouillard de poussière qui eut finit de m'étouffer.

« Mais je me suis rendu compte d'une chose, dès le départ, j'ai manqué à mes devoirs. »

Elle s'approchait de moi, fendant l'air chargé de particules, déplaçant la poussière sous l'effet de sa masse. Sa voix changeait à mesure qu'elle s'approchait, de plus en plus rauque et gutturale, parfois crissante comme une craie que l'on laisserait glisser le long d'un tableau d'université. Et quand elle fut à moins d'un mètre de moi, je pu enfin le distinguer.

Une forme bien plus grande, aux appendices multiples. De larges ailes diaphanes brisant les volutes de fumées à chaque mouvement, tandis que des reflets miroitants me laissaient comprendre l'existence d'une multitude d'yeux. Mais surtout, je vis ces aiguillons plantés dans la chair de la pauvre dame. Je vis cette trompe plantée dans l'arrière de son crâne, y libérant alors un fluide aux couleurs macabres. Mes veines se mirent à bouillir, je voulus hurler à plein poumon.

Je ne produisis qu'un cri étouffé.

« Dès ton premier roman, il te manquait une fin à ton histoire. »

- - - - -

Je n'ai jamais su comment je parvins à rentrer chez moi. Réveillé un matin dans mon lit, on ne me tira des draps que pour me faire consommer de bien horribles concoctions, puis on m'abandonna sur le flanc, me laissant contempler les fenêtres fermées.

La fine lumière m'importunais, aussi fermais-je les yeux.

Et entendit vrombir.


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