Bureau de la direction et infirmerie / On joue la survie des Terriens, rien que ça ! -- Franz & Séliane
« le: dimanche 28 juin 2026, 21:28:28 »Autour d'eux, la ruelle semble retenir son souffle. Les basses étouffées des établissements voisins continuent de vibrer derrière les murs, quelques éclats de voix résonnent au loin, une enseigne grésille au-dessus d'une porte métallique... Pourtant, tout paraît soudain appartenir à un autre monde. Comme si ce mince passage de béton s'était discrètement décroché du reste de la ville.
Séliane demeure immobile. Accroupie devant la fleur. Ses doigts reposent encore contre l'un des pétales argentés, avec une délicatesse infinie. Comme si le moindre mouvement risquait de briser quelque chose de bien plus fragile qu'une simple plante.
Ses lèvres s'entrouvrent. Longtemps, aucun son n'en sort. Puis…
“ ...Veille-Lune…”
À peine un souffle. Un nom oublié qui retrouve enfin le chemin d'une voix. Ses paupières se ferment à nouveau pour encore plus de détails que l’instant d’avant, l'espace d'un battement de cœur. Les jardins suspendus renaissent derrière elles. Une nuit éternelle constellée d'astres inconnus. Des terrasses de pierre blanche baignées d'une lumière argentée. Le parfum discret de milliers de fleurs semblables ondulant sous une brise qui ne soufflera plus jamais.
Lorsqu'elle rouvre les yeux, une unique larme est venue humidifier leur éclat. Elle ne tombe pas. Elle demeure là. Suspendue. Comme le dernier fragment d'un monde disparu.
Le papillon déploie lentement ses ailes. Il quitte la fleur. Pour la première fois depuis que Franz l'a rencontré, il ne revient pas immédiatement vers Séliane. Il s'élève dans l'air frais de la ruelle, décrivant une courbe lente, presque hésitante, jusqu'au professeur.
Là, il ralentit. Il demeure quelques instants devant lui, comme s'il l'observait à son tour. Puis l'une de ses ailes effleure doucement sa main. À peine un frôlement. Un contact si léger qu'il pourrait presque passer pour une illusion. Et pourtant… Il semble délibéré.
Le petit être lumineux reprend ensuite son envol avec la même tranquillité, revenant vers la fissure du béton pour se poser délicatement près de la fleur, comme auprès d'une vieille amie retrouvée.
C'est alors que la voix de Franz perce enfin le voile des souvenirs.
« Séliane ? Vous êtes avec moi ? »
Son prénom. Il suffit. La princesse fée cligne lentement des yeux. Le présent reprend peu à peu sa place. Son regard quitte la Fleur de Veille-Lune pour rejoindre celui du professeur.
Une inspiration calme.
“Oui…”
Sa voix demeure basse. Presque absente encore. Ses yeux redescendent vers la petite plante.
“C'est... une Fleur de Veille-Lune.”
Les mots sont prononcés avec une infinie douceur. Comme on présenterait une vieille amie dont on croyait ne jamais revoir le visage.
Ses doigts quittent enfin les pétales. Très lentement. À regret.
“Elle ne poussait…”
Une légère hésitation.
“...que dans un seul endroit.”
Un silence.
“Chez moi.”
Les néons projettent leurs reflets changeants jusque dans la ruelle. Ils semblent glisser sur les pétales sans parvenir à les ternir.
“Nulle part ailleurs.”
Sa voix ne tremble presque plus. Presque.
“J'ignore comment elle a pu parvenir jusqu'ici.”
Son regard demeure posé sur la fleur. Comme si la quitter des yeux risquait de la voir disparaître. Puis, dans un souffle plus discret encore :
“Cet endroit n'existe plus.”
Le silence revient. Plus lourd. Plus dense. Les doigts de la princesse se referment lentement contre sa paume.
“Mon monde non plus.”
Aucune plainte. Aucun sanglot. Seulement une vérité. Simple. Implacable.
Le vent s'engouffre doucement dans la ruelle, faisant frissonner les rares feuilles mortes coincées contre un mur. Il passe dans les longs cheveux défaits de la jeune femme avant de s'évanouir.
Longtemps, elle reste immobile. Puis elle inspire profondément. Et quelque chose change. Pas son visage. Pas son regard. Quelque chose de plus profond. Comme une souveraine qui, après avoir laissé son cœur vaciller l'espace d'un instant, retrouve naturellement le poids de sa couronne.
Elle se relève lentement. Ses yeux rencontrent ceux de Franz. Cette fois, sans détour.
“Lorsque nous nous sommes rencontrés…”
Sa voix a retrouvé sa douceur habituelle.
“...je pensais seulement vous empêcher d'approcher un danger dont vous ignoriez encore l'ampleur.”
Ses yeux glissent une dernière fois vers la fleur.
“Je n'avais pas tout compris.”
Une légère pause.
“Ce danger me concerne tout autant.”
Les mots ne portent aucune solennité forcée. Seulement une évidence.
“Jusqu'à présent, je souhaitais surtout vous accompagner. Observer. Vous laisser conduire cette enquête selon vos méthodes.”
Le papillon quitte doucement la Fleur de Veille-Lune pour revenir flotter près de son épaule. Ses ailes retrouvent enfin leur calme.
Séliane relève légèrement le menton.
“Désormais..."
Une respiration.
“...nous porterons cette recherche ensemble.”
Son regard ne vacille pas.
“Aussi longtemps qu'il le faudra.”
Puis il revient une dernière fois vers la petite fleur argentée. Une émotion infiniment discrète traverse encore ses traits.
“Car si une Fleur de Veille-Lune a trouvé le chemin de cette ruelle…”
Le mutisme suspend la fin de sa phrase. Lorsqu'elle reprend, sa voix n'est guère plus haute qu'un murmure.
“..alors votre monde n'entrevoit pas encore ce qui l'attend réellement.”








