A la manière dont la fille était restée figée à sa question, Jack craignit d’avoir fait une bourde en la posant, et d’avoir eu tort d’associer une valeur pécuniaire à la vie de cet homme. De ce qu’il savait de ce monde et de cette société, similaire à toutes celles ayant conduit à ce genre d’enfer et y perdurant, il en doutait beaucoup. Mais il y avait toujours des originaux. Il faillit se redresser et lui demander d’agir mais, à peine ses muscles avaient-ils commencé à s’agiter que la belle se mit en action, d’un coup net, appelant un drone et entamant sa procédure.
Jack se détendit et se décida à attendre, suivant l’opération avec une fascination prudente. Il avait fait la guerre. Il connaissait les blessures et ce qu’il fallait faire pour les soigner, ou pour éviter qu’elles ne tuent. Il connaissait aussi certains mots, sans forcément en connaître le sens. A force de rapporter des blessés à l’arrière, on apprenait lesquels impliquaient quelles chances de survie, aussi grimaça-t-il à hépatique et serra-t-il les dents en suivant le début des événements, impuissant et condamné à l’attente.
Appuyé là où il était, il avait une vue imprenable sur les choses. Ce qui n’est pas forcément du goût de tout le monde, mais il avait les boyaux solides. Non, il se prit surtout assez vite de curiosité pour cet environnement si curieux pour un établissement de santé, un univers si loin du cadre souvent très neutre et formel de la plupart des établissements. On trouvait des mondes où la couleur était considérée comme une part du processus curatif, mais jamais ainsi. Pas à sa connaissance.
Et puis, il y avait cette musique, toujours là. Quand elle changea et que la fille approuva avec enthousiasme sans cesser de travailler, sa contemplation fut immédiatement tirée des lieux à la propriétaire, tandis que ses oreilles se tendaient à la recherche de ce qu’elle aimait, pas pour plaire, mais par simple curiosité.
Le morceau de rock, ses percussions et ses vers graves, remplirent littéralement salle, corps et esprits tandis que l’intervention s’engageait pour de bon, et Jack la regardait faire. Ou plutôt, il la regardait, elle, sous les néons bleutés. Ses cheveux violets brillants aux racines d’un bleu stellaire en chignon, sa tenue à la fois pratique et informelle, les marques des prothèses autrement invisibles à ses bras. Choix ou contrainte ? Il l’ignorait. Il le découvrait. Il découvrait une femme forte, sauvage et professionnelle, qui se donnait à fond sur la musique comme sur son patient, prospérant dans cette ambiance de guerre en battant le rythme d’un chant sur les instincts primaires et le désir de conquête et de possession, sur les pulsions sexuelles naturelles et profondes guidant tout être. Il la découvrait médecin, et il la découvrait femme. Il voyait ces mains plonger dans la plaie pour sauver ce patient. Il voyait cette silhouette féminine et puissante vivre pleinement toute sa passion et ses instincts. Il entendait cette voix défier la Mort avec conviction, et voyait ces yeux brillants exprimer tout son plaisir d’être là.
Oui, Jack resta scotché là, bêtement, bloquant sur elle avec fascination. Il se trouva admiratif de la beauté pure se tenant devant lui comme de la vie palpitante courant dans toute chose en elle. Il se trouva attiré par son aura vive et entière, désireux de sa proximité, rêveur de son contact.
« Hémorragie contrôlée. Pression stabilisée. »
« Merci. »
Quand Dronix annonça la fin de la récré, le mercenaire sortit de sa transe tourmentée en un clignement d’yeux et chassa rapidement ses pensées d’un redressement et d’un soupir, et d’un secouement de tête. Il ne pouvait pas se faire des idées pareilles, comme ça, alors qu’elle était juste en train de bosser et qu’il repartirait dès que Fisk serait transportable ! Il se maudit et reposa un regard vaguement plus raisonnable sur la scène, la voyant finir ses sutures.
La musique n’était pas encore finie. Elle avait été très rapide. Les paroles et le rythme continuaient à vibrer en lui, jouant les cordes de son être comme les fils d’un pantin. Et comme elle se tournait vers lui et plantait ses yeux d’un bleu improbable sur lui, il se surprit à frissonner et à déglutir. Pas de peur. Ou plutôt, pas de peur pour lui. Mais de peur d’être tenté de dépasser les bornes.
Autant dire qu’il fut contraint de garder les yeux droit devant lui lorsqu’elle s’accroupit devant lui et que ses doigts, de fer dans des gants de velours, commencèrent à le saisir, à le palper et à l’ausculter. Elle travaillait. Il dut se le rappeler. Ne pas laisser ses pulsions sauvages dominer ses songes, même si cette chanson entretenait vivement la tentation.
Il se risqua à rabaisser le regard lorsque, le toucher cessant, les machines l’examinant à la place, il se résolut à recueillir son diagnostic les yeux dans les yeux ; pour la trouver là, souriante en levant la tête vers lui, accroupie devant lui. Il déglutit encore et hocha la tête plutôt que de répondre, avant qu’un sourire ne soit rendu comme elle le rassurait sur son état et se relevait, enfin, lui permettant de souffler. Quoique cette proximité entre eux n’aidait en rien, en vérité, comme il sentait subitement sur elle le mélange de produits d’hygiène, de désinfectants et d’effort émanant d’elle, mélange brut et complet épousant à merveille sa personnalité. Il la fixa un instant sans un mot, l’air hagard, suspendu à son regard cyan, à son souffle chaud glissant une fraction de seconde sous son nez, captif de cette torpeur voulue par la lutte contre une fascination confinant à l’obsession.
« Alors, parvint-il quand même à dire, humectant ses lèvres sèches, on ne coupe pas ? »
C’était la question classique du soldat blessé au front. La peur de tous et la blague cruelle qu’on se faisait à l’idée d’une blessure. Il s’y était rabattu par instinct, se sauvant de la transe, brisant le sort d’un renvoi brutal à ses bases, et il ricana doucement, se préparant à s’excuser pour la question de mauvais goût quand, tout d’un coup, à sa gauche, la porte s’ouvrit brutalement, attirant leur attention.
Trois individus patibulaires entrèrent. Là encore, l’instinct entra en jeu. Jack ne les sentait pas. Il repéra vite l’absence de malade ou de blessé apparent. Et il repéra les armes une fraction de seconde après. Sa main était déjà au holster, qu’il avait déboutonné par réflexe, et il ira son revolver pour mettre la bande en joue dans un réflexe conditionné, pivotant sur sa bonne jambe pour leur montrer son profil, et attrapant Kaz de sa main libre pour la glisser derrière sa stature robuste et la couvrir de sa personne.
« Doc ! Il est temps de passer à la caisse ! »
Des collecteurs de dettes ?! Jack n’aimait pas leur ton. Ils étaient venus pour en découdre, pour casser du mobilier, et peut-être une partie de leur créancière. Bien qu’il n’aurait pas dû s’en mêler, le vétéran n’était pas du genre à regarder bêtement sans rien faire. Il avait décidé qu’il aimait bien le doc, même si une bonne partie de ce jugement rapide reposait sur une appréciation qui n’avait rien ni de raisonnable ni de raisonné.
« Et si vous me disiez qui vous êtes et pourquoi vous êtes là ? »
Deux des bandits tirèrent enfin leurs armes, les pointant vers lui. Le meneur, lui, le découvrit avec surprise, mais retrouva vite un air suffisant et condescendant en écartant les mains avec bonhommie.
« Et t’es qui, toi ?! Bah, rien à foutre… Marek a contracté une grosse dette pour sauver sa p’tite Kaz. Et l’échéance est passée depuis belle lurette. Alors, où est la thune ? J’espère qu’elle a pas servi à payer tes services de protection, mec, parce que tu m’fais pas peur, et tu fais pas l’poids. »
Il tira son arme à son tour. En effet, Jack était largement dépassé. Il était bon. Vraiment bon. Et les munitions qu’il avait chargé… Disons qu’elles avaient de quoi les surprendre s’ils en arrivaient là. Mais il serait forcément blessé, cette fois. Pourtant, il n’avait pas peur. La Mort, lui l’avait exorcisée de longue date. Et il sourit narquoisement en tenant sa position.
« Allons, messieurs, on ne va pas en arriver là, non ? Laissez un rappel à Madame et rentrez chez vous, et nous dormirons tous dans nos lits dans quelques heures plutôt que de moisir ici. »