Franz était réputé pour être nonchalant. Il était même connu pour être irrévérencieux, mou et iconoclaste, incapable de passion. C’était bien mal le connaître, mais qui pouvait vraiment savoir qu’il adoptait cette attitude pour ne jamais s’emporter, pour toujours contrôler ses pulsions, ses pouvoirs, et cette aura qui condamnait ses victimes à un désir indigne et toxique ? Personne, sinon ses victimes, justement, accidentelles.
En vérité, il portait en lui les vices en Enfers. La colère pouvait vite le gagner lorsqu’il ne parvenait pas à ses fins et on en voyait là un bel exemple. Cet agacement et cette intensité lui étaient usuellement étrangers, mais il s’agissait bien d’un cas particulier. En outre, il fallait bien souligner qu’en dépit du lâcher irrépressible de ce parfum stupreux et insidieusement prégnant tout autour de lui depuis un instant, Séliane, elle, n’y réagissait pas. Alors même qu’en remontant le couloir, quelques professeurs sentaient le rouge leur monter aux joues et une chaleur inattendue et impropre les gagner dans leurs salles de travail, la nouvelle, elle, le fixait droit dans les yeux sans un soupçon d’influence. Aussi l’effet-miroir habituel n’arrivait-il pas et ne pensait-il pas à se contrôler aussi bien.
Dans l’immédiat, en tout cas, il aurait aimé dire à la professeure d’Histoire et Magie d’abréger. C’est un peu égoïste et méchant, mais tel était-il quand le seuil de la découverte se tenait devant lui sans qu’il soit en capacité d’y parvenir par l’obstruction d’un·e autre. Ça lui était insupportable. Ça le grattait, lui donnait de l’urticaire. Il avait failli souffler et l’engueuler, rétorquer des piques agacées à ses observations et ses détours conservateurs. Il se tenait parce qu’il avait appris à le faire, et parce que s’énerver pourrait bien briser leur aptitude à collaborer. Il était comme ces démons contraints à donner leur nom à des imbéciles heureux lors de séances de spiritisme et condamnés à les écouter et les exaucer avant de pouvoir rentrer chez lui. Sauf que lui ne risquait pas de la maudire, d’insérer un détail pervers dans son accord. Ce n’était pas son style.
Le temps lui sembla interminable jusqu’à ce qu’elle finisse, mais il enregistra tout bien et, se tenant, l’agacement contenu trouva une catharsis dans l’abattement, puis dans une fataliste acceptation. Il décroisa ses bras, se détendit, leva le visage au ciel et soupira par le nez en laissant la pression redescendre. Et, le temps de finir, elle avait enfin terminé.
« Alors, embraya-t-il dans la seconde, vous insinuez que les plantes ne sont que le début. »
Il rabaissa son visage vers elle et la fixa d’un air perplexe, qui vira assez vite à l’inquiétude.
« C’est quoi, la pollution… ? Un aspect plus métaphysique lié à l’ordre naturel ? Non, ne me le dites pas ! »
Il s’adossa au mur et alla instinctivement chercher une cigarette mais, s’arrêtant et lui jetant un regard, il se ravisa avec un brin de frustration et souffla.
« Je ne peux pas arrêter ce putain de capitalisme tout seul ! hurla-t-il d’un coup dans le couloir. »
Il y eut un silence lourd passant à travers le bâtiment, comme si tout le monde avait entendu et retenait son souffle face à la profanité de retord communiste prononcée à portée d’oreille. Le professeur, qui avait levé les bras avec colère, mais pas contre sa consœur, après le monde et ses dominateurs, avait aussi exsudé une vague de puissance maléfique primaire qui alla s’étaler alentour. Ça lui fit du bien, mais certains, dans l’école, allaient commencer à se prendre le chou.
Finalement, il se détendit à nouveau et reprit sa marche avec Séliane, plus nonchalante, plus à son habitude.
« Ça fait des mois que je bute dessus, confessa-t-il alors. J’ai beau être ce que je suis, je n’ai pas toutes les réponses. Et puis, je sais que les primordiaux, ceux du plan originel, peuvent facilement aller et venir ici ou ailleurs, mais moi, je suis né sur Terre. Je suis lié à elle. Ce genre de voyage m’est… étranger. Et j’ignore même si ça pourrait m’aider. »
Instinctivement, il comprenait bien qu’elle disposait de connaissances étendues sur les mystères du monde, et qu’elle devait tant connaître les plans spirituels comme les Paradis et les Enfers que les dimensions physiques comme Terra. Franz, lui, n’en avait qu’une très vague connaissance issue de mythes et légendes de démons mineurs terrestres, mais rien de plus.
Pendant une seconde, une pensée noire traversa l’esprit du démon, le faisant pouffer d’un rire las et nerveux : J’aurais peut-être dû continuer sur ma voie, il ne resterait personne pour déranger quoi que ce soit aujourd’hui. Mais non, il n’aurait pas pu. Il en serait mort. C’était ainsi. Il avait fait du mal, et il s’était engagé à faire le Bien. Aujourd’hui, il devait trouver un moyen de protéger les Terriens d’eux-mêmes. Après, rangerait-il sa blouse pour vivre en paix, sa conscience lavée ?
« Par où commencer si je veux atteindre la bonne conclusion ? »