" Mais depuis que je suis ici...Je ne vois qu'une femme qui a survécu seule à quelque chose qui aurait détruit beaucoup d'êtres célestes. "
- C'est vrai que je suis coriace...
Un fin sourire se dessina sur les lèvres charnues de l'ancienne archange. Un petit malaise la prit ensuite. Toute cette situation était étrange. Cette ambiance, cette proximité la pesait. En réalité, leur rencontre, toute cette journée lui semblait n'être que pure rêverie. Quoique...Même dans ses songes, Anéa n'aurait pu imaginer pareil scénario. Bien sûr, il lui était bien arrivé de rencontrer d'anciennes « connaissances », qu'elles aient été angéliques comme démoniaques, mais jamais elle ne se serait imaginée vivre une telle journée avec le Prince des Trônes. Quel sens devait-elle trouver à ce qu'il se passait ?
Bien que tout cela lui faisait ressentir bien d'étranges sensations, comme si quelque chose la démangeait ou qu'elle était trop serrée dans un pantalon, c'était à la fois...Agréable ? Peut-être pas à ce point mais ce la ne la dérangeait pas tant que ça. Oui, voilà, ce n'était pas dérangeant, mais ce n'était pas commun non plus, ce qui était en train de se passer entre la déchue et le juge céleste. Certes, ils se connaissaient des Cieux, ils s'appréciaient, se respectaient surtout, mais ne se croisaient que rarement puisque la jeune femme sillonnait les champs de bataille, revenant que peu souvent pour se reposer au Paradis...
Tsaphkiel était-il satisfait des réponses que la déchue lui avait donnée ? Avait-il encore des interrogations ? Allait-il reprendre rapidement le chemin du Paradis ? Remuer autant le passé bouleversait l'esprit de l'ancienne archange, mais aussi son corps. Ses muscles se crispaient, sa mâchoire se serrait, même son estomac se tordait à se remémorer ses souvenirs douloureux. Dos à lui, Anéa grimaçait. Peut-être aurait-il été préférable qu'on lui efface sa mémoire pour qu'elle puisse avancer dans sa triste vie.
En ce moment-même, alors qu'elle s'en alla en direction de la salle de bain, l'air n'était pas tendu, mais quelque chose piquait la jeune femme, la chatouillant presque. Devoir ranger cette trousse de soin était une façon de se dérober de ce quelque chose qu'elle n'arrivait pas à nommer...
Alors que la demoiselle à la chevelure de jais humide était à moins de deux mètres de la salle de bain, prête à pénétrer dans la pièce, elle fut soudainement stoppée dans sa lancée. Anéa sentit des doigts se refermer sur son poignet avant même d'en prendre pleinement conscience. Le contact était ferme, sans être contraignant, une retenue plus instinctive que réfléchie. C'était précisément cela qui troubla la demi-démone. La demoiselle s'immobilisa, et pendant un très bref instant, son cœur sembla manquer un battement. Stoppée dans sa lancée, son regard de glace se porta sur la pression ressentie sur son poignet, avant de relever ses yeux sur l'éphèbe. Tsaphkiel venait de la retenir, oubliant presque qu'il n'était qu'en serviette.
Lui, Tsaphkiel, le haut-ange, le Prince des Trônes, le gardien de l'Équilibre...Lui qui, autrefois, lorsque la guerrière foulait encore les terres célestes, incarnait à ses yeux une justice si droite qu'elle en paraissait presque inaccessible. Il avait toujours été cette silhouette immense, drapée de lumière, dont la seule présence imposait le silence. C'était un être que l'on saluait de loin, que l'on admirait, que l'on respectait...
Jamais, ô grand jamais, Anéa ne l'avait imaginé capable de geste si spontané et profondément humain. Le bleu très pâle de ses yeux glissa lentement vers cette main puissante entourant son poignet. Cette même main avait rendu des jugements divins, porté une épée sacrée, guidée des armées célestes...Pourtant, en cet instant, elle était tremblante. Enfin, la demi-démone n'en était même pas certaine. Peut-être n'était-ce là que le pur fruit de son imagination...
Lorsque le gardien de l'Équilibre prononça son prénom, le souffle de la jeune femme se fit plus discret, presque inexistant, quelque chose se serrant dans sa poitrine. Il y avait dans sa voix une hésitation qu'elle ne lui connaissait pas, une...fragilité si infime que beaucoup n'auraient sûrement jamais remarquée. Beaucoup, mais elle, si. C'était...perturbant. Quelle était donc cette fissure qu'elle observait sur son visage parfait ?
- Oui ?
Ses prunelles glacées fixèrent ce même visage dessiné par le Divin, cherchant le mordoré de l'être céleste. Il semblait si déstabilisé que cela donnait presque l'impression de contempler une étoile vaciller. Une étrange sensation sembla troubler son cœur plus que de mesure à son goût, mais elle ne sut expliquait ce qui lui arrivait. Ce « chatouillis » était à la fois doux, agréable, silencieux...mais surtout très dangereux. Soudainement, une pensée lui coupa la respiration. Cette impression lui faisait très peur, et par dessus tout, elle était effrayée de lui donner un nom.
Anéa sentait bien que son ancien collègue angélique souhaitait dire quelque chose, que cela lui brûlait les lèvres. Les traits de son visage semblaient tristes. Pour la demoiselle, il était clairement tourmenté. De quoi s'agissait-il, à la fin ? Un puissant frisson la parcourut lorsque les doigts du haut-ange commencèrent à défaire leur étreinte, glissant délicatement sur la peau de nacre de la jeune femme. Il finit alors par totalement la relâcher et heureusement, sinon, Anéa aurait tiré sur son poignet pour se défaire de lui. Et ce, sans délicatesse. Cette peur innommée commençait à lui faire perdre son calme et la douceur dont elle avait pourtant fait preuve lors des soins sur l'ange.
- Que cherches-tu à me dire ?
Le petit silence qui vint ensuite ne la rassura guère. L'angoisse commença à lui serrer la gorge. Une rage dont elle ne comprenait pas l'origine vint gonfler son cœur. Qu'est-ce qu'il se passait, bon sang ? Tout cela ne rimait à rien ! Les sourcils sombres de la demoiselle se froncèrent d'impatience. Anéa haussa la voix, la colère montante.
- Parle !
Elle ne lui laissa même pas le temps de répondre, fonçant vers la salle de bain ouvrant la petite armoire sous le lavabo, enfournant la sacoche de soin dedans, avant de vivement fermer cette même petite porte. Pauvre meuble qui n'avait rien fait...La guerrière aux cheveux humides revint alors devant l'être céleste presque nu, se plantant devant lui, furieuse et clairement troublée.
- Réponds ! Tout ça là, ça n'a aucun putain de sens !
Quelque chose s'était fissuré et cela lui faisait terriblement peur. Plus rien ne l'arrêtera...
- Ton histoire d'Équilibre pour moi, par rapport à ce qu'il s'est passé, ce n'est qu'une excuse. Si tu avais senti la moindre perturbation dans « cet équilibre », tu l'aurais ressenti dès ma déchéance. Sauf que cela fait des années que j'ai été bannie des Cieux ! Alors dis-moi pourquoi tu es réellement là, Tsaphkiel ! Si t'as un truc à me dire, crache le morceau, nom de Di...Bon sang !
Sa voix s'enroua tellement sur la fin qu'elle en toussa longuement, grognant face à la situation pitoyable mais aussi face à son comportement ridicule...