L'archange déchue resta figée. Elle aurait voulu rire, lui rire au nez, peut-être même lui demander s'il se moquait d'elle. Cela aurait été tellement plus simple. Une plaisanterie douteuse, une mauvaise blague céleste, n'importe quoi qui lui aurait permis de retrouver un terrain familier, quelque chose qu'elle savait affronter sans avoir l'impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Mais rien ne vint, seulement ce silence...et ces yeux mordorés qui ne la quittaient pas.
Tout un tas d'émotions se mêlaient dans le pauvre cerveau tourmenté de la jeune femme, et ce grand dadais ne faisait rien pour arranger la chose. Tsaphkiel souhaitait être présent désormais ? La phrase tournait en boucle dans son esprit, s'imposant à elle avec une obstination presque insultante. Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi après toutes ces années ? Pourquoi fallait-il que ce soit lui ?
Anéa détourna brusquement le regard, le portant sur la main que le juge céleste venait de laisser retomber le long de son corps. Une main qui, quelques instants plus tôt, s'était refermée sur son poignet. Elle en ressentait encore le contact, comme si sa peau avait conservé la mémoire de ses doigts. Cette simple constatation l'irrita au plus haut point. La jeune femme serra les dents pour lui répondre, agacée...
- Ne me dis pas de respirer.
Sa voix était basse, encore éraillée par sa toux. Elle aurait voulu qu'elle soit plus tranchante, plus assurée, qu'elle lui rappelle qu'elle n'était pas une petite chose fragile qu'il fallait ménager, encore moins une créature égarée nécessitant les bons soins du grand Prince des Trônes. Malheureusement, son corps semblait avoir décidé de la trahir autant que son esprit. La belle brune inspira profondément par le nez, puis croisa les bras contre sa poitrine, dans une tentative aussi dérisoire que nécessaire pour retrouver un semblant de contenance. Et dans toute sa mansuétude, elle se retint fortement de lui faire un doigt d'honneur.
- Et ne me regarde pas comme ça non plus.
En suivant, la guerrière lui lança un regard noir. Enfin, elle essaya, car ses prunelles pâles glissèrent malgré elle vers les siennes mordorées, s'y accrochèrent une seconde de trop, avant qu'elle ne se détourne à nouveau. Bon sang. Elle avait affronté des armées entières, avait marché sur des terres dévastées où les cris des mourants se mêlaient aux grondements du ciel. Elle avait vu des êtres qu'elle croyait invincibles s'effondrer dans la poussière, avait continué à avancer alors même que son propre sang imbibait ses vêtements. Elle avait survécu à sa déchéance, à l'abandon, à la solitude, aux nuits où les souvenirs lui déchiraient l'esprit jusqu'à l'épuisement. Et voilà qu'un haut-ange, à moitié nu dans son appartement, la mettait dans un état pareil simplement parce qu'il « voulait être là ». L'ironie était si cruelle qu'elle en aurait presque ri. Presque. À la place, Anéa passa une main sur son visage, remontant jusqu'à ses cheveux encore humides. Ses doigts s'y enfoncèrent, tirant légèrement sur quelques mèches sombres au passage. Elle avait besoin de réfléchir, de remettre un peu d'ordre dans ce foutoir monumental qui lui servait de crâne. Or, chaque fois qu'elle tentait de rassembler ses pensées, une autre phrase venait tout balayer. « Tu n'avais personne. »...Sa mâchoire se contracta, furieuse contre elle-même.
- Tu ne sais pas de quoi tu parles.
Les mots étaient sortis plus vite qu'elle ne l'aurait voulu. Elle le regretta presque aussitôt, non parce qu'ils étaient faux, mais parce qu'ils ne l'étaient pas tout à fait. Tsaphkiel ne pouvait pas savoir. Il n'avait pas été là lorsque la jeune femme était au plus bas. Il n'avait pas pu ressentir les émotions qui lui tiraillaient l'âme lors de sa sentence, ni vu ce qu'elle avait vécu après. Il n'avait pas connu les nuits interminables où dans sa solitude, Anéa se demandait à quoi rimait son existence désormais. Il n'avait pas vu les blessures qu'on recousait sans même prendre le temps de nettoyer correctement la plaie parce que finalement, il n'y avait que ça qui permettait à la demoiselle de se sentir vivante. Il n'avait pas vu ces lendemains où il fallait se relever alors que chaque parcelle de son corps suppliait qu'on la laisse à terre et qu'elle ne se relève jamais...Non, il n'avait pas vu la femme qu'elle était devenue.
Et pourtant, il se tenait là, devant elle, avec cette manière insupportable de la regarder comme si quelque chose en elle méritait encore d'être sauvé.
- Tu débarques ici après des années, tu me sors tes belles phrases sur mon honneur, sur ce que j'aurais dû croire ou ne pas croire, et tu t'imagines que ça va changer quoi que ce soit ?
Anéa secoua la tête, un rire bref et sans joie lui échappant enfin.
- Mon honneur ? C'est d'un ridicule. Quel honneur reste-t-il dans ce que je suis aujourd'hui ? Cela ne changera rien. Tu crois vraiment que c'est ce qui me manque ? Une médaille ou, je ne sais pas, une reconnaissance officielle ?
Ses magnifiques perles glacées se durcirent, tout comme le reste de son visage.
- Je me fous de ce qu'ils pensent de moi. Tous. Tout le monde.
Ce mensonge là lui brûla la langue. Elle s'en rendit compte aussitôt et, à en juger par cette désagréable impression qu'elle avait d'être mise à nu, elle craignait que lui aussi. Car ce n'était pas tout à fait vrai. Elle se fichait des jugements de ceux qui l'avaient condamnée sans chercher à comprendre, des regards méprisants de ceux qui avaient détourné les yeux, des voix qui avaient prononcé son nom comme une souillure. Elle avait appris à vivre sans leur approbation, à se reconstruire ailleurs, autrement, avec les morceaux qui lui restaient. Mais une part d'elle, minuscule et honteuse, avait autrefois espéré qu'au moins l'un d'entre eux finirait par comprendre et s'excuse, qu'il reconnaisse avoir fauté. Qu'au moins l'un d'entre eux se demanderait si elle avait réellement mérité ce sort. Maintenant, cet espoir mort depuis longtemps venait de remuer dans sa tombe. Quelle horreur. Anéa serra les bras un peu plus fort autour d'elle pour cacher ce malaise qui la prenait, comme un enfant qui ne voudrait pas être pris en faute.
- Je n'ai pas besoin que tu sois là pour me sauver, Tsaphkiel. Je me suis très bien débrouillée sans toi.
Cette fois, l'ancienne archange redressa son visage, et ses yeux d'un bleu très pâle soutinrent ceux de l'éphèbe angélique.
- Et je n'ai certainement pas besoin de ta pitié.
Voilà, c''était dit. Anéa aurait dû se sentir soulagée. À la place, une douleur sourde se logea sous ses côtes, aussi familière qu'indésirable. Parce qu'au fond, ce n'était pas de la pitié qu'elle avait vue dans les yeux du haut-ange. La guerrière aurait préféré que ce soit le cas. La pitié, elle savait quoi en faire. Elle savait la repousser, la piétiner, la rendre aussi inconfortable pour celui qui la lui offrait qu'elle l'était pour elle-même. Mais ce qu'elle avait aperçu dans le regard mordoré du Prince des Trônes était autrement plus difficile à supporter. De la peine ? Du regret ? Peut-être. Une affection qu'elle n'osait pas interpréter...Et si la demi-démone se trompait ? Si elle accordait trop d'importance à quelques mots prononcés dans un moment de faiblesse ? Si, demain, Tsaphkiel retrouvait son rôle, ses certitudes, ses devoirs, et repartait vers les Cieux en la laissant derrière lui avec cette sensation ridicule d'avoir, l'espace d'une soirée, compté pour quelqu'un ? Elle connaissait ce genre de chute et n'avait aucune putain envie d'en expérimenter une nouvelle. C'est pourquoi Anéa recula d'un pas, un seul, mais suffisamment pour que l'espace entre eux redevienne une frontière...Ce quelque chose qu'elle pouvait voir, mesurer, contrôler.
- Tu veux être là maintenant ? Très bien. Mais pourquoi ?
Sa voix s'était faite plus calme. C'était presque pire que lorsqu'elle criait. Sa colère ne s'était pas dissipée...Elle s'était simplement repliée derrière ses côtes, prête à mordre au moindre geste de travers.
- Qu'est-ce que tu attends de moi ? Que je te remercie ? Que je te dise que ça me touche ? Que je te raconte combien j'ai souffert pour que tu puisses repartir avec la satisfaction d'avoir enfin fait quelque chose de bien ?
La déchue était amère, elle le savait, mais ça ne l'empêchait de continuer avec ses mots durs, mais si cela lui coûtait de les prononcer, d'une certaine manière. Elle déglutit péniblement, agacée de sentir sa gorge encore irritée.
- Je ne suis pas une de tes âmes à juger. Tu n'as pas à me rendre quoi que ce soit pour pouvoir dormir tranquille. Je ne te demande pas de réparer le passé. Je te demande juste de me dire la vérité.
Ses prunelles glacées remontèrent vers les siennes. Oui, lorsqu'il lui avait avoué à demi-mot qu'il restait là pour elle, Anéa ne comprenait pas où il voulait en venir finalement. Ou peut-être juste qu'elle refusait de comprendre...
- Pas celle que tu juges acceptable. Pas celle qui te permet de conserver ta dignité de grand prince. La vraie.
La belle brune marqua une pause. Ses lèvres s'entrouvrirent, mais les mots lui semblèrent soudain beaucoup plus difficiles à prononcer. Il lui aurait été tellement plus simple de lui ordonner de partir, de lui désigner la porte, de lui jeter ses vêtements trempés à la figure et de prétendre que cette soirée n'avait jamais existé. Elle aurait pu retrouver son appartement silencieux, sa routine, ses habitudes. Elle aurait pu s'enrouler dans sa solitude comme dans une couverture trop étroite, mais dont elle connaissait chaque couture...Seulement voilà, sa vérité, c'est que l'ancienne archange ne voulait pas que le juge céleste s'en aille...Et cette réalisation brutale la frappa avec une violence inattendue.
Anéa se figea, ses doigts se crispant dans la chair de ses propres bras. Elle venait de comprendre ce qui, depuis le début, la rendait si nerveuse. Ce n'était ni son statut, ni leur passé commun, ni même cette proximité déconcertante. C'était la possibilité qu'il reste, la possibilité qu'elle en ait envie, et celle, bien plus terrifiante encore, qu'il finisse par s'en aller, en la laissant plus vide qu'elle ne l'était déjà...Son cœur s'emballa une seconde avant de rater un battement, crispé de ressentir trop de choses d'un coup. Des choses qui lui semblaient si étrangères aujourd'hui...
La guerrière scella ses paupières un bref instant pour calmer ce tintamarre. Quelle connerie. Lorsqu'elle les rouvrit, son expression avait changé. Pas de beaucoup. Anéa était encore Anéa, avec ses défenses, son orgueil et cette façon presque agressive de tenir le monde à distance. Mais sa colère avait perdu un peu de son tranchant. Elle avait laissé apparaître quelque chose de plus vulnérable, qu'elle s'empressa de masquer en levant le menton et en fixant le haut-ange en serviette. C'est ainsi qu'elle avait toujours fait : encaisser pour mieux se relever. Alors qu'il crache le morceau. Tout se passera bien...