Plan de Terra > Royaume Terranide

L'Entrevue [PV]

(1/2) > >>

Samara:
Vallée d’Ancarla

Théodore Langford était un influent baron nexusien. Il était le baron de la province de Coalfell, une région agricole nexusienne très productive, très fertile. À cet égard, sa venue à la vallée d’Ancarla n’était pas anodine, même si, officiellement, il s’agissait d’une simple semaine de vacances. La vallée d’Ancarla était après tout une superbe vallée enneigée. Elle se trouvait à bonne distance de Nexus et du cœur ashnardien, près des régions polaires, au milieu d’une chaîne de montagnes. Dirigée par Dame Evangeline, la vallée d’Ancarla s’était récemment ouverte au monde à l’occasion d’un grand bal diplomatique ayant réuni beaucoup de sommités ashnardiennes*. Nexus en avait entendu parler, et, suite à ça, la vallée avait ouvert plusieurs installations touristiques. Il y avait notamment un grand centre culturel géré par le clan Warren, comprenant une maison close, et d’autres activités.

Pour Langford, il s’agissait donc, en apparence, de vacances parfaites. Mais, à bien y regarder, il arrivait également la même semaine qu’une femme de grande influence, une démone qui venait inspecter la structure posée par le clan Warren. Après tout, Samara, une puissante magicienne démoniaque, Archimage, membre du Conseil de l’Académie magique impériale, haute-fonctionnaire impériale, était aussi la mécène et la protectrice de Mélinda Warren. Il était donc tout à fait normal qu’elle se rende sur place pour examiner les lieux, surtout après avoir appris qu’Evangeline était proche de la Déesse Mania, Déesse de la Folie*, et après avoir appris qu’Ancarla avait fait appel aux services de Sylvandell**.

C’était donc une heureuse coïncidence… Sauf que, en réalité, c’était tout, sauf une coïncidence, comme Langford le répétait aux trois dames assises face à lui. Selvia Pascoale, une Castelquisiannienne sophistiquée, Fauve d’Alérion, une Celkhane au tempérament explosif, et Anna Blagorodnova, une cuisinière hors pair. Trois amies inséparables, trois intrigantes qui représentaient le meilleur atout de Langford tandis que son chariot, escorté par quelques chevaliers, remontait un canyon enneigé menant droit vers la vallée.

« Samara est une démone qu’on dit lesbienne, expliqua-t-il. Enfin, elle s’est récemment soignée, mais je ne saurais imaginer cette discussion sans vous, mes belles. Je compte sur vous pour user de vos plus beaux charmes et de votre réputation pour vous rapprocher d’elle. »

Nexus comprenait beaucoup de nobles et de militaires ne voulant pas discuter de paix avec Ashnard. La destruction de Gilead, imputée à Ashnard, avait pendant longtemps brisé toute tentative de paix entre les deux nations. Et, alors que Nöly Ivory était favorable à une issue diplomatique, la mort du Lion de Nexus et de la Reine, également imputée à Ashnard, avait relancé le conflit comme jamais auparavant. Mais, au sein de Nexus, il existait toujours des gens qui espéraient mettre fin pacifiquement à ce conflit, reprendre les négociations engagées à Gilead, et qui auraient pu aboutir sur la signature d’un traité de paix. Langford faisait partie de ces gens-là. Il ne siégeait pas au sein du Conseil de Régence, mais était proche du Grand-Duc Arnaud de Meizière, membre du Conseil de Régence, et favorable à une solution diplomatique.

« Il n’existe encore rien d’officiel, mais la démone Samara est proche du Conseiller Impérial Emhyr var Emreis. Vous avez sûrement entendu parler de lui, Mesdames, il est le deuxième homme de l’Empire… Si ce n’est le premier. Son influence est considérable, et c’est lui qui a envoyé Samara pour converser avec nous. »

Théodore observa encore la fenêtre. Des montagnes à perte de vue, et du blanc immaculé à foison. Un décor radicalement différent de ses vallées verdoyantes ou des plages de Nexus.

« Inutile de vous dire que c’est une mission de grande importance, je compte sur vos talents de persuasion et sur… Votre talent naturel pour vous rendre sympathiques avec n’importe quel interlocuteur. »

Langford ne leur avait pas encore tout dit, car il savait très bien que ces trois donzelles étaient très bavardes, et conservait encore savamment les informations supplémentaires dont il disposait pour justifier d’un rapprochement entre ces deux grandes nations en guerre.


* : Cf. RP « Le Bal des Poupées »,
** : Cf. RP « Les Poupées Diplomates ».

Les Intrigantes:
Ce froid ! C'était terrible ! Ancarla était une belle vallée enneigée, féérique sous certains aspects, et un endroit que les trois demoiselles avaient eu envie de visiter dès l'instant où elles avaient entendu parler des folles affaires y ayant court. C'était l'endroit idéal pour s'amuser, découvrir des choses nouvelles et rencontrer du beau monde dans les meilleures circonstances. Cela dit, elles étaient venues ici en mission. Le sobre Theodore Langford avait été d'une compagnie distrayante et courtoise, mais il les avait d'abord convié pour remplir une fonction, fonction dont elles prenaient connaissance aujourd'hui.

Selvia, Fauve et Anna aimaient l'ambiance de conspiration et d'aventure qui flottait dans la salle où elles reçurent leur briefing. Langford les avait renseigné comme si elles avaient été ses Droles de Dames, et leur Charly chéri s'était montré on ne peut plus clair sur l'importance de leurs bons services dans les jours à venir. Les filles se lançaient des regards amusés. Beaucoup de débutantes de la cour auraient très mal pris l'idée d'être employées pour amadouer une Ashnardienne lesbienne dans un pays gelé, mais il en fallait bien plus pour choquer et désharçonner les trois intrigantes. La perspective les excitait, même. Il s'agissait de personnages influents, avec des richesses importantes et des carnets d'adresses plus longs que la liste des soupirants potentiels de la Reine Elena.

" Si c'est une démone, j'en fais mon affaire, " lança Fauve d'Alérion avec une assurance déroutante. " On n'amadoue pas une créature comme elle avec des yeux doux et de l'inexpérience. "

Fauve était des trois la benjamine, mais aussi la plus volontaire et exhubérante. Bien qu'elle ne soit pas tekhane, la petite principauté de ses parents était un lieu de villégiature pour les matriarches, et elle en avait pris le tempérament franc du collier, comme un côté parfois garçon qui avait inexplicablement fait fureur à la cour. Ses couleurs décalées collaient au profil d'une femme différente, qui en ferait bien baver son futur époux, pourvu qu'elle puisse un jour s'en accomoder.

A ses côtés, l'aînée du groupe, Selvia Pascoale, lui adressait un regard amusé et un brin malicieux tandis qu'elle brossait sa longue chevelure blonde. Elle ne disait rien, mais on sentait l'expérience en elle, qui criait à la benjamine de prendre garde à son propre orgueil. Au fil des années, Selvia s'était bâtie une réputation rocambolesque, qui oscillait entre le scandale et la célébrité. Personne ne se leurrait quant à son rôle de meneuse et de fondatrice de leur petit club de séductrices libertines. Quant à l'étendue de son palmarès, elle faisait les choux gras des potins quand elle apparaissait, certains lui attribuant des coucheries avec des princes étrangers quand d'autres devaient supporter les regards noirs et accusateurs de leurs propres épouses. Rien que son silence valait mille mots. Elle n'irait pas à l'encontre des paroles de Fauve, qui renfermaient une certaine vérité.

Anna Blagorodnova, la cadette, moins expérimentée, plus effacée, et surtout la roturière du groupe, faisait quant à elle la tête après avoir entendu les paroles un peu blessantes de Fauve. N'importe qui pouvait s'imaginer le degré de rivalité existant entre les trois demoiselles, et les crépages de chignon qui devaient parfois éclater. Ici, nul esclandre, elles faisaient bonne figure devant Langford, gardant chacune encore un espoir de pouvoir être un peu plus qu'un outil de séduction entre les mains de ce diplomate calculateur.

" Si tu crois qu'elle va juste succomber à des avances simplettes, va donc ! Je te parie que la servante aux grands yeux innocents marchera aussi bien sur elle que sur ... "

" ... Très bien, je crois que nous avons compris ! " coupa Selvia avant que la rivalité laisse place à la mesquinerie. " Vous pouvez compter sur nous pour nous faire aussi agréables que possible, mon doux sire. J'imagine que vous avez déjà prévu une approche ? "

" A vrai dire, oui, " répondit le noble nexusien avant de dévoiler son programme.

Samara:
Ashnard et Nexus étaient deux nations en guerre. Une guerre qui avait commencé il y a plusieurs siècles, de manière lointaine et diffuse, avant de connaître une accélération il y a un siècle, quand les deux nations s’étaient officiellement déclarées la guerre. Depuis lors, le conflit avait connu des hauts et des bas, avec des périodes de relâchement où, devant l’impossibilité des Ashnardiens à percer les murs nexusiens, une paix avait été envisagée. C’est à cette époque que le premier royaume humain, historiquement parlant, situé au cœur de Terra, le royaume de Gilead, avait choisi d’intervenir. Gilead était alors un royaume assez connu, car c’est là que l’Ordre Immaculé avait vu le jour, ainsi que la civilisation humaine et ses valeurs. À travers ses chevaliers, ses pistoleros, Gilead avait pendant des siècles défendu les terres de Terra contre les monstres, les Orcs, les bandits, les Barbares, et quantité d’autres monstres. Nexus fournissait alors à Gilead vivres et ressources, tout comme Tekhos, en vertu d’un pacte ancestral.

Lorsque la guerre avait éclaté, Gilead, sous la houlette de son dernier Roi, le Roi Steven Deschain, avait organisé des négociations à sa capitale.  Les négociations avaient plutôt bien abouti, car le Roi de l’époque, qui était alors le père de Liam Ivory, avait reçu une missive transmettant un avant-contrat et les grandes lignes d’un traité d’armistice. Le Roi avait répondu en ordonnant à son ambassadeur, son propre frère, de signer. Las, entre-temps, un drame terrible avait marqué la nation gilloise. Le royaume avait été violemment attaqué, et, comme à son habitude en pareil cas, Gilead avait regroupé l’ensemble de ses sujets dans sa capitale.

Les Nexusiens avaient afflué sur place aussi vite que possible, pour constater, avec effroi, qu’il n’y avait plus que des cadavres. La ville toute entière était perdue, et envahie par des monstres redoutables. Les investigations menées sur place avaient permis de trouver des cadavres ashnardiens en armure, notamment le corps d’un puissant baron, frère d’un Conseiller Impérial, ainsi que des drapeaux ashnardiens. Même si l’Empire avait toujours officiellement proclamé son innocence, Nexus avait très rapidement conclu à la responsabilité de l’Empire. Gilead toute entière avait été massacrée, ne laissant plus aucun survivant, permettant ainsi de déstabiliser les terres centrales de Terra, faisant d’elles des contrées sauvages et inhospitalières, idéales pour permettre aux Ashnardiens de s’étendre. Une forfaiture qui avait relancé la guerre.

C’est cette histoire que le baron rappela aux trois impertinentes tandis que le chariot continuait doucement son approche. Un léger vent se levait toutefois, contraignant le convoi à avancer plus lentement.

« De la même manière, la populace accuse les Ashnardiens d’avoir provoqué le cyclone qui a provoqué la mort du Lion de Nexus et de l’ensemble de la famille Ivory, à l’exception de sa fille, l’actuelle Reine Elena Ivory. »

Une histoire tragique, qui avait grandement affaibli la Couronne et le pouvoir royal, et, par extension, l’État tout entier. Encore une fois, Ashnard apparaissait comme le coupable le plus évident.

« Pour ne rien vous cacher, je soupçonne une force plus sombre d’agir à l’intérieur de l’Empire. Enfin... Monsieur De Meizière et d’autres comme moi le pensons. C’est pour cette raison que nous avons pris contact avec des Ashnardiens, et plus particulièrement avec Emhyr var Emreis, qui... Qui a partagé nos appréhensions et nos soupçons. Ce que je veux, mes chéries, c’est que vous vous rapprochiez de Samara, et que vous me disiez si ces gens sont fiables ou non. Car, si nos soupçons se confirment, il existe au plus haut sommet de l’Empire une branche d’individus qui sont hostiles à la paix, et qui ont œuvré dans l’ombre pour que nos nations respectives continuent à s’entredéchirer. »

Les trois jeunes filles devaient commencer à prendre conscience de l’importance, maintenant, de cette entrevue confidentielle. Théodore se racla doucement la gorge, tandis que le chariot atteignait enfin l’entrée de la vallée. Le baron se tut pendant quelques secondes, laissant ainsi les jeunes femmes observer l’étendue de neige devant eux. De multiples maisons enneigées apparaissaient, avec divers structures plus ou moins grosses, des installations militaires, des miradors et des tours de guet...

...Puis le chariot amorça doucement sa descente.

« Samara est une démone puissante, qui ne se déplace jamais sans sa servante et tueuse personnelle, Kazuha. Évitez de vous fier à son apparence svelte, elle est aussi dangereuse que vous trois réunies, et est la personne de confiance de Samara. N’essayez pas de la soudoyer contre elle. Kazuha ne se révoltera pas contre Samara, et, si elle feint de la trahir pour vous, sachez que ce sera un piège.
Pour le reste, je vous présenterai comme mes dames de compagnie. Inutile de masquer votre identité, elle le découvrira rapidement. Quant à ses goûts sexuels... Je pense que la seule idée de coucher avec des nobles lui plaira, mais c’est une démone, et la mécène d’une vampire ashnardienne disposant d’un lupanar de luxe, Mélinda Warren. Alors, ne pensez pas que quelques tours de passe-passe suffiront. Vous n’aurez pas comme cliente un simple bourgeois gras qui s’ennuie au lit avec sa femme, mais une femme accomplie, une manipulatrice. Il faudra manier votre verve et votre langue. »

Théodore se tut pendant quelques secondes, comme pour les laisser méditer sur ce qu’il venait de dire, avant de conclure :

« Un défi intéressant pour vous trois, non ? » sourit-il lentement, presque amusé de la situation.

Les Intrigantes:
   Les trois filles avaient des comportements assez divergents ; sûrement à l’origine de leur force en tant que groupe. Il y en avait toujours une pour combler les déficiences d’une autre. Fauve ne s’était guère intéressée à l’Histoire tandis que Selvia se repoudrait, écoutant sans vraiment se laisser accaparer. Seule la jeune Anna avait dévoré les paroles de Langford pendant tout le trajet. Il avait fallu attendre qu’il passe au profil des personnes impliquées pour que l’intérêt général s’accroisse. Il ne fallait pas leur en vouloir, elles avaient été élevées, enfin, à l’exception d’Anna, dans l’idée que certaines choses n’étaient pas de leur ressort, mais que les questions sociales leur revenaient de plein droit. C’était une forme de sexisme latent qui persistait malgré le droit très libéral sur Terra. De manière générale, la société était bien plus lente à évoluer que les théories et les lois.

« Se méfier de Kazuha ; compris ! De toute façon, les esclaves, c’est pas mon truc ... »

« Ahem ... »

« Sauf toi, ma chérie, bien entendu, » se rattrapa Fauve d’un air amusé sous le regard réprobateur d’Anna.

« Naturellement, Dame Samara n’est pas n’importe qui. Rassurez-vous, nous ne saurions sous-estimer … l’expérience de notre charmante compagnie. Nous relevons le défi avec plaisir. »

« Votre enthousiasme me suffit, mes chéries, » sourit Langford tandis que le carrosse s’arrêtait devant un hôtel particulier luxueux scintillant de mille feux.

L’assistance descendit du véhicule tandis que des gardes en manteaux aux livrées ashnardiennes les recevait avec courtoisie, tandis qu’un autre montait à côté du cocher pour le guider vers les étables. Sans doute serait-il celui qui passerait la moins bonne soirée, car les Ashnardiens n’avaient pas coutume de prévoir quelque confort que ce soit pour leurs esclaves, et il y avait peu de chances qu’il trouve une salle de repos chauffée avec de la soupe et du vin chauds à disposition. Mais cela était loin de traverser les esprits des intrigantes et du diplomate tandis qu’ils pénétraient dans le manoir. Il affichait un luxe presque indécent, et les lieux affichaient quantité de tapisseries et objets équivoques ou obscènes. Anna s’arrêta devant une grande sculpture murale en bois courant sur une des cloisons, frissonnant à la fois de crainte et de désir en découvrant les plaisirs orgiaques représentés. Les deux autres n’étaient pas en reste, découvrant les lieux avec un mélange d’amusement, d’émerveillement et d’excitation. C’était la première fois qu’elles voyageaient si loin, qu’elles découvraient des lieux aussi exotiques et fascinants, et derrière la familiarité de certains usages communs à tous les pays flottait la touche propre à la lointaine Ashnard et aux lubies démoniaques de la maîtresse des lieux.

« C’est magnifique ! Mais pas de trace de l’incorruptible golem. »

« Fauve, enfin ! Messire, pensez-vous que nous allons devoir être séparées de vous ? »

Samara:
Le petit groupe avait enfin rejoint la vallée d’Ancarla, une vallée enneigée perdue à des milliers de lieues de Nexus. Ils avaient accompli ensemble un long voyage, éprouvant, qui les avait souvent amené à affronter des monstres. L’époque où les routes de Terra étaient toutes sûres était de plus en plus révolue. Désormais, les caravanes marchandes disposaient toujours d’une garde rapprochée pour accomplir sans risque les longues traversées, et c’était encore plus vrai quand on se rendait vers Ancarla, une région encore assez isolée. Les marchands commençaient à s’y rendre, mais les routes et les voies y menant n’étaient pas encore totalement sûres. En rejoignant le centre-ville, Théodore vit plusieurs gardes, ainsi que des autochtones, et des touristes. Secrètement, il espérait que tout cela ne soit pas un piège. Après tout, la confiance qu’on pouvait avoir avec les Ashnardiens était forcément limitée. Le chariot s’arrêta devant les écuries, et Théodore laissa sortir les trois filles, avant de descendre à son tour.

La première chose que nota Théodore fut le froid. Venant de Nexus, une région au climat tempéré, il n’était pas habitué à des conditions climatiques si rugueuses. Pourtant, il n’y avait pas de tempête aujourd’hui dans la vallée, mais un beau ciel bleu. Malgré cela, le froid ambiant l’impressionna, tout comme la vue permanente de la neige autour de lui. Un garde s’approcha ensuite, et leur annonça qu’ils étaient attendus à l’intérieur de la maison close.

« Fort bien. Allons-y, Mesdames. »

Accompagné des trois dames, Théodore rejoignit l’intérieur du manoir. C’était un établissement de charme, reconnaissable à la lanterne rouge à l’entrée. D’après ses informations, cet établissement était géré à distance par le clan Warren. Il y avait peu de chances de rencontrer Mélinda Warren en personne, car elle avait chargé un autre membre de son clan, Claudia Warren, de gérer les lieux. Il ne fut pas surpris de voir des gardes. De ce qu’il savait, Ancarla était une région dangereuse, et le choix de déployer une vampire qu’on disait venir de la Horde des Amazones ici n’était pas anodin.

Le petit groupe évita la salle commune, d’où on pouvait percevoir quelques rires, des soupirs, ainsi que des odeurs d’encens derrière de multiples paravents, pour passer dans un coin. Un rideau dissimulait l’accès à un escalier qu’ils franchirent, grimpant une série de marches pour rejoindre des quartiers plus cossus. La décoration était de circonstance, avec des tableaux érotiques, des statues suggestives, dont certaines suscitèrent l’attention des trois dames.

Selvia lui demanda s’ils allaient être séparés, ce à quoi le baron acquiesça :

« Oui, je ne pense pas tenir la chandelle pendant que vous vous rapprocherez de Dame Samara. »

C’était, en un sens, une forme de prostitution, mais Théodore savait que c’était la spécialité de Selvia. Elle obtenait souvent des informations par ce biais, usant de son corps pour jouer la femme fragile, suscitant l’admiration et l’amour des hommes suffisamment naïfs pour croire à la sincérité de ses soupirs. Théodore ne se sentait donc pas particulièrement coupable de les envoyer entre les doigts d’une démone, car il savait qu’elles étaient demanderesses. C’était pour elles, non seulement une occasion de se faire bien voir de la Couronne, mais aussi d’avoir des alliés puissants.

Ils arrivèrent jusqu’à une double porte que le garde ouvrit, en les laissant passer. Celle-ci se referma derrière eux, les conduisant dans un vestibule où une femme les attendait. Théodore leur en avait parlé, et la servante de Samara, Kazuha, se tenait devant eux. Elle portait une tenue extrêmement courte, ne se constituant en réalité que de sous-vêtements noirs avec des armatures métalliques, ses cheveux blonds, particulièrement longs, noués en une longue natte tombant le long de son dos.

« Sire Langford, Dame Pascoale, Dame D’Alérion et Dame Blagorodnova, ma Maîtresse, Dame Samara, est heureuse de vous accueillir. Je suis Kazuha, son humble servante et garde du corps. »

Théodore essaya de ne pas trop loucher sur ses formes en hochant gravement la tête.

« Le plaisir est partagé. Aurons-nous l’honneur de voir Dame Samara aujourd’hui ? »

Un léger gloussement agita les lèvres de Kazuha, qui regardait surtout les trois dames.

« Évidemment. Dame Samara vous attend derrière cette porte. »

Ils y étaient. Dès qu’ils avaient croisé Kazuha, c’était comme si Samara était là. Cette femme était son esclave, venant de l’un des centres de dressage les plus élitistes de l’Empire. Et Samara était une Archimage, qui avait sûrement relié son esprit à celui de Kazuha, et voyait donc à travers son esprit. Il n’aurait pas été surpris d’apprendre que Samara pouvait également contrôler son corps. Quoi qu’il en soit, Kazuha ouvrit la double porte, et les laissa rentrer.

De l’autre côté, il y avait une grande chambre, très élégante, avec un balcon, et plusieurs tapisseries et autres tableaux, ainsi qu’une grande statue en marbre représentant deux femmes en train de s’embrasser. Une même base, puis qui se séparait en montant, formant deux bustes en courbe, pour se rejoindre au sommet, avec un baiser. Un grand lit à baldaquin se tenait là, et une porte ouverte sur la gauche conduisait à un bureau, tandis qu’une autre, sur la droite, menait aux sanitaires. Plus qu’une simple chambre, c’était une véritable suite, et Samara apparut sur la gauche.

L’aspect des lieux empêchait toute rencontre solennelle. Pas de fanfares ni de gardes à foison, pas de cérémonial interminable, juste une démone à la peau rouge, aux yeux jaunes, dans un corset moulant en cuir, et Kazuha qui récupérait un plateau en argent avec plusieurs verres de vin et un pichet pour le poser sur une table basse dans le coin salon.

« Mesdames et Monsieur les Nexusiens, permettez-moi de vous souhaiter de nouveau la bienvenue en personne, et de vous dire que j’avais très hâte de nous rencontrer. »

Les mots n’étaient pas choisi au hasard. Ce « de nouveau » confirmait les appréhensions de Théodore. Parler à Kazuha, c’était s’adresser à Samara. Le message était reçu, et Samara prit place sur un fauteuil. Il y avait un autre fauteuil sur sa gauche, et un grand canapé devant elle, là où les trois filles devaient prendre place, soit sous le regard de la démone. Celle-ci s’installa donc, la démone en profitant pour remuer sa queue caudale, dont la pointe glissa le long des robes des trois courtisanes.

« Je vous en prie, prenez place. Avec le froid qui règne dehors, vous ne serez pas contre un peu de vin chaud pour vous réchauffer, non ? »

Théodore sentit une pointe de nervosité le traverser. La rencontre venait de commencer.

Ashnardiens et Nexusiens face-à-face dans la même pièce...

Navigation

[0] Index des messages

[#] Page suivante

Utiliser la version classique