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« le: jeudi 13 février 2025, 06:10:22 »
Le premier jour de travail de Noa commença avec un balai à la main sous un soleil éclatant.
Balayant distraitement la terrasse d’un des nombreux pavillons, il observa son reflet dans la baie vitrée. La tenue de soubrette était encore plus incongrue en plein jour, mais il devait admettre que son infiltration était presque trop facile. À chaque croisement avec un client, il se contentait de baisser la tête et de sourire poliment, jouant à la perfection le rôle de la femme de chambre modèle. Peu de monde lui accordait plus qu’un regard, et ceux qui s’y attardaient ne semblaient voir qu’une employée parmi tant d’autres.
Enfin… presque.
Il ne tarda pas à remarquer que certains regards se faisaient un peu plus insistants que d’autres.
Dans un pavillon privé, un homme en peignoir entrouvert le détailla avec un sourire appréciateur en sirotant son cocktail. Sur la plage, une femme élégamment vêtue d’un paréo fit mine de lisser une mèche de cheveux tout en l’observant sous un autre angle. Même un jeune héritier en short de bain, affalé sur une chaise longue, s’était redressé pour suivre Noa du regard alors qu’il passait à proximité.
Noa, lui, continuait son travail avec l’air de ne rien voir… tout en restant parfaitement conscient de chaque œillade qu’il recevait.
Il était habitué à attirer l’attention, surtout dans ce genre de tenue. Cela faisait partie du jeu. Et, soyons honnête, ce n’était pas désagréable.
Le village vacances était une véritable oasis de luxe. Les pavillons exotiques aux toits de chaume s’élevaient entre des allées bordées de palmiers et de fleurs tropicales aux parfums enivrants. Chaque bâtiment, qu’il s’agisse d’une villa privée ou d’un bungalow en bord de mer, semblait fait pour éclipser le précédent en extravagance. Certains possédaient leurs propres piscines, d’autres des terrasses offrant une vue imprenable sur l’océan azur.
Mais Noa n’avait pas vraiment le loisir d’admirer la carte postale.
Il n'était pas ici pour se fondre dans le décor. Il était là pour surveiller Rhys, et surtout, pour s'assurer qu'il reste en vie.
Alors qu’il frottait vigoureusement une vitre – ou du moins donnait l’illusion de le faire –, son regard se porta sur le renard, qui discutait avec un employé à quelques mètres de là. Même de loin, il pouvait sentir son agacement. Rhys n’était pas du genre à cacher son mépris pour la situation, et encore moins pour son garde du corps improvisé.
Le terranide renard savait pertinemment pourquoi Noa était là. Tekhos ne lui laissait pas le choix : en échange de sa "protection", il devait continuer à fournir des informations, qu'il le veuille ou non.
Noa détourna rapidement le regard en voyant Rhys bouger, feignant une soudaine passion pour sa tâche. Il entendait encore la voix sèche du renard la veille :
"J’ai pas besoin d’un gamin en jupette qui me colle aux basques. Tu crois que tu vas me protéger de quoi, exactement ?"
Noa s’était contenté de sourire en haussant les épaules. La vérité, c'est qu'il se considérait de moins en moins comme un simple exécutant des ordres de Tekhos. Son obéissance n'était plus qu'une façade, une nécessité pour survivre. En son for intérieur, il ne pouvait plus cesser de penser que le FLT n’était pas l’ennemi qu’on lui avait désigné.
Mais ça, Rhys ne le savait pas.
Tout au long de la journée, Noa fit son travail avec application, tout en gardant un œil discret sur lui. Il passa de pavillon en pavillon, repérant les endroits où Rhys aimait traîner, les visages qu’il croisait régulièrement, ceux qui semblaient le surveiller d’un peu trop près. Il prenait des notes mentales sur chaque détail, car s’il y avait bien une chose qu’il savait, c’est qu’une menace pouvait surgir de n'importe où.
La nuit tomba enfin, et avec elle, le village vacances s’anima d’une toute autre énergie.
Les lumières des lampions s’allumèrent une à une le long des ruelles qui bordaient la plage, projetant une lueur chaleureuse sur les étals du marché nocturne. L’air était empli des effluves mêlés d’épices, de fruits exotiques et de grillades. Des rires résonnaient, des musiciens jouaient une mélodie entraînante quelque part, et l’ensemble donnait au lieu un charme presque irréel.
Rhys marchait dans les allées du marché sans un regard en arrière. Noa le suivit à distance, jouant la carte de la désinvolture. Il savait que le renard le repérerait tôt ou tard – il n’était pas idiot – mais tant qu’il ne disait rien, Noa continuait à le filer en silence.
Le renard s’arrêta à un stand où un vieux terranide loutre vendait des figurines sculptées dans du bois précieux. Il prit l’une d’elles entre ses doigts griffus, l’observa un instant avant de la reposer sans rien dire. Le vendeur ne sembla pas surpris et hocha simplement la tête, comme s’ils s’étaient compris sans échanger un seul mot.
Noa plissa les yeux, effectuant un zoom à l'aide de ses lentilles de contact.
Un message codé ? Un point de contact ?
Il savait que Rhys jouait un jeu dangereux. Trop dangereux. Il n'était pas idiot, et il ne le voyait pas comme un traître docile aux ordres de Tekhos. Il sentait qu’il y avait autre chose. Une colère sourde sous ses sarcasmes, un dégoût profond sous son masque d’indifférence.
Le suivre et l’espionner n’étaient pas les seules raisons de sa présence. Il voulait le comprendre.
Il continua donc à filer Rhys, feignant un intérêt marqué pour un bracelet en cuir tressé. Tout en passant ses doigts sur l’accessoire, il se demanda combien de secrets ce marché cachait sous ses lanternes scintillantes.
Et combien de temps il lui restait avant que la situation ne dérape.
Et c’est là qu’il le sentit.
Un frisson lui remonta l’échine, et son instinct lui cria immédiatement qu’il était observé. Pas une simple œillade curieuse comme celles qu’il avait reçues dans la journée. Non, c’était autre chose. Un regard trop appuyé, trop pesant, dissimulé quelque part dans la foule.
Sans lever brusquement la tête, il changea subtilement d’angle pour utiliser le reflet poli d’un plateau en métal posé sur un étal.
Rien de suspect..
Mais il le savait. Quelqu’un le regardait.
Et ce quelqu’un n’était pas là par hasard.