Le Grand Jeu

Ville de Seikusu, Kyoto, Japon, Terre => Centre-ville de Seikusu => Discussion démarrée par: Jake Grimwood le vendredi 06 novembre 2026, 18:35:48

Titre: Réinsertion sociale | Lucie
Posté par: Jake Grimwood le vendredi 06 novembre 2026, 18:35:48
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Y a des endroits qui donnent envie de commettre un crime rien qu'en franchissant la porte. Les commissariats, les hôpitaux, les bureaux de poste… Et visiblement, les institutions chargées de vous apprendre à devenir un citoyen respectable.

J'suis en train de découvrir cette dernière catégorie.

Le bâtiment a pourtant de la gueule. Une architecture moderne, des façades vitrées, des panneaux numériques encastrés dans les murs et une signalétique bilingue qui doit probablement rassurer les touristes étrangers. Et aujourd'hui, j'suis là pour apprendre à y reprendre ma place. Enfin, apprendre… C'est un bien grand mot. J'suis surtout là pour rendre des comptes.

C'est le principe de ma réinsertion, paraît-il. Depuis ma sortie, j'ai droit à un certain nombre de rendez-vous obligatoires, de déclarations de situation et de vérifications destinées à s'assurer que mon retour dans le monde ordinaire se déroule dans des conditions satisfaisantes. Une manière élégante de dire qu'on veut vérifier que j'ai pas repris mes vieilles habitudes et que j'suis toujours capable de me comporter comme un être humain civilisé.

J'peux comprendre le principe. J'suis pas assez con pour prétendre que presque dix années derrière les barreaux ne justifient aucune forme de suivi. Faut bien que quelqu'un s'assure que j'ai un toit, que j'bosse, que j'respecte les règles et que j'suis pas en train de transformer le quartier en abattoir.

Le problème, c'est tout le reste. Les rendez-vous. Les justificatifs. Les déclarations. Les attestations. Les formulaires. Et probablement un formulaire destiné à confirmer que j'ai bien compris les formulaires précédents. J'ai déjà connu des endroits moins accueillants. Mais au moins, en prison, on a la décence de vous dire directement quand vous avez merdé. Pas besoin de trois tampons, d'une signature électronique et d'un certificat attestant que vous êtes effectivement la personne qui vient de signer.

J'me présente à l'accueil et, après avoir vaguement expliqué la raison de ma venue, on m'indique une borne automatique. Un écran tactile. Trois menus déroulants. Une succession de caractères japonais auxquels j'comprends autant de choses qu'un poisson rouge à un cours de comptabilité.

Y a bien une traduction anglaise, mais ça n'arrange pas franchement mes affaires. J'finis par appuyer sur quelques boutons, en priant pour ne pas déclencher une alerte nucléaire, et la machine recrache un petit ticket.

A-048. Jake Grimwood.

J'récupère le bout de papier entre deux doigts, l'observe quelques secondes, puis rejoins la salle d'attente.

Une femme attend déjà son tour. Une certaine Lucie, si j'en crois le prénom inscrit sur le ticket qu'elle tient. Elle a pas vraiment le profil de la population locale. Une étrangère, manifestement. Caucasienne, avec une chevelure rousse, courte et ondulée, qui encadre un visage plutôt expressif. Elle doit faire dans les un mètre soixante-dix, avec une silhouette généreuse, bien en chair, et une carrure qui laisse supposer qu'elle passe pas ses journées à se nourrir exclusivement de feuilles de salade.

Une femme qui a de la matière, quoi. Au moins là-dessus, on est deux. Ça change un peu des silhouettes filiformes qu'on croise parfois dans les rues de Seikusu. La viande, y’a que ça de vrai. Le gras, c’est la vie. Le bonheur est dans le jambon. J'm'attarde pas davantage. J'suis pas venu faire du tourisme, encore moins jouer les experts en morphologie féminine. J'ai déjà suffisamment de problèmes à régler avec ma propre carcasse.

J'm'installe sur l'une des chaises de la salle d'attente. Mes genoux dépassent presque de la rangée et le dossier me rentre dans les omoplates. J'croise les bras. Puis j'attends. Le temps passe.

Un écran mural affiche les numéros appelés. Les annonces vocales se succèdent dans un japonais parfaitement articulé, entrecoupées de petits carillons électroniques. Des employés circulent derrière des cloisons vitrées, des gens entrent et sortent, certains avec des pochettes sous le bras, d'autres avec des visages de condamnés attendant leur verdict.

Une ambiance formidable. J'pourrais presque m'endormir si j'avais pas cette foutue boule au ventre.

J'aime pas les institutions judiciaires. C'est une vieille habitude, difficile à perdre. Les couloirs trop propres, les portes sécurisées, les uniformes, les bureaux derrière lesquels des gens décident de ce que vous avez le droit de faire ou non. Tout ça a une manière bien particulière de vous rappeler que votre liberté peut tenir à la décision d'un autre.

C'est irrationnel, j'le sais.

J'suis dehors. Libre. J'ai rien fait qui justifie qu'on me ramène derrière des barreaux. J'ai respecté mes obligations, j'suis venu à l'heure et j'ai même fait l'effort de mettre un pantalon propre. Autant dire que j'ai déjà accompli un exploit personnel. J’me suis même pas envoyé en l’air de peur de sentir trop le mâle en entretien. Mais une partie de mon cerveau semble avoir oublié de recevoir le mémo.

 J'ai beau me répéter que j'suis plus un détenu, mon corps semble avoir conservé quelques souvenirs que j'ai pas spécialement envie de cultiver. J'ai connu les réveils au sifflet, les portes qui claquent, les fouilles et les types qui vous expliquent comment vous devez vivre. J'ai appris à reconnaître les bruits d'une serrure, les pas d'un surveillant et les emmerdes avant même qu'elles arrivent.

Et maintenant, j'suis censé réapprendre à vivre normalement. Comme si ça se faisait en remplissant une petite case sur un écran. J'souffle par le nez et regarde mon ticket.

A-048.

J'vérifie l'écran.

A-041.

Putain.

J'laisse retomber ma tête contre le dossier.

Ça va être long. J’aurais dû me prendre un bouquin.

***

Une éternité plus tard, le petit carillon retentit enfin.

« Numéro A-048. Guichet trois. »

J'relève la tête.

Ah. Enfin.

J'me redresse, récupère la pochette contenant mes papiers et traverse la salle d'attente. Quelques regards se lèvent sur mon passage. Faut dire que j'suis pas exactement le genre de type qu'on peut confondre avec un employé municipal.  J'ai pas vraiment le physique d'un gars venu demander une carte de fidélité.

J'm'arrête devant le guichet trois.

Une jeune femme se trouve derrière une vitre de séparation. Une employée, probablement dans la trentaine, avec une petite paire de lunettes, une chemise claire et un badge nominatif. Elle m'adresse le sourire professionnel qu'on réserve aux gens qu'on connaît pas encore et dont on espère secrètement qu'ils ne poseront pas trop de questions.

« Bonjour, monsieur. Vous êtes ici pour votre rendez-vous de suivi de réinsertion ? »

J'hoche la tête.

« Ouais. C'est ça. »

Elle consulte son écran.

« Très bien. Pour commencer, pourriez-vous me présenter votre pièce d'identité, votre attestation de domicile ainsi que votre document de suivi judiciaire ? »

J'dépose les papiers sur le comptoir. Elle les récupère, les examine et se met à pianoter sur son clavier. Quelques secondes passent. Puis elle fronce légèrement les sourcils. Ma jambe gauche pliée sautille, nerveusement.

« Je vois. Il semblerait que certains éléments de votre dossier ne soient pas à jour. »

J'plisse les yeux.

« Lesquels ?
- Votre attestation de domicile ne correspond pas au format actuellement accepté par notre service. Il nous faudrait le justificatif numérique certifié, accompagné du formulaire de déclaration de résidence permanente. »

J'la regarde. Elle me regarde. J'baise les yeux vers mes papiers.

« J'ai quoi, là, exactement ?
- Votre justificatif de domicile.
- Ouais. Donc c'est quoi, le problème ? »

Elle désigne l'écran.

« Il manque le certificat de validation administrative. »

J'cligne des yeux. J’ai déjà envie de crever.

« Le certificat de quoi ?
- De validation administrative. »

J'reste silencieux une seconde.

« D'accord. Et j'le trouve où, ce truc ?
- Vous devez en faire la demande auprès du service municipal compétent. »

J'la fixe quelques secondes.

« Vous voulez dire que j'dois aller ailleurs pour avoir un papier qui me permettra de vous donner le papier que j'viens de vous donner ? »

Elle semble hésiter.

« C'est… une manière de présenter les choses, oui. »

J'pince l'arête de mon nez. Bon. Très bien. On va y arriver. En un coup d’essence en fond de troisième et c’est plié, c’truc.

« D'accord. Autre chose ? »

Elle reprend l'examen de mon dossier.

« Il manque également votre déclaration d'activité professionnelle, votre attestation de ressources des trois derniers mois et le formulaire de suivi comportemental mensuel. »

J'relève lentement les yeux.

« Le suivi quoi ?
- Comportemental. Il s'agit d'un document permettant de rendre compte de votre évolution dans le cadre du programme de réinsertion. Vous devez notamment renseigner vos interactions sociales, votre respect des obligations civiques, vos éventuelles difficultés d'adaptation et… »

Elle continue. J'cesse de l'écouter au bout de quelques secondes. Mes yeux se posent sur la pile de documents qu'elle vient de sortir d'un tiroir. Des feuilles imprimées, des pochettes, des formulaires aux intitulés interminables. Elle en ajoute une première devant moi, puis une deuxième, puis une troisième.

« […] Il faudra également compléter cette déclaration de situation personnelle, ce formulaire de consentement au traitement des données et cette demande d'actualisation de votre dossier de réinsertion. »

J'regarde la pile. Puis elle. Puis la pile.

« Attendez. Attendez, attendez… »

J'lève une main.

« Vous allez un peu trop vite, là. »

Elle s'interrompt.

« Je vous prie de m'excuser ?
- Ça fait même pas cinq minutes que j'suis là et vous m'avez déjà sorti quinze papiers. J'suis censé faire quoi, exactement ? Les bouffer ?
- Eh bien… oui, monsieur. Il est nécessaire de les compléter. »

J'la regarde avec un air incrédule.

« Ah. D'accord. Tous. »

Elle acquiesce avec un petit sourire.

« Certains peuvent être complétés directement sur notre borne numérique, si vous préférez. »

J'tourne lentement la tête vers la salle d'attente, puis reviens vers elle.

« La borne ?
- Oui, celle située à l'entrée.
- Celle qui m'a déjà donné un ticket ?
- Exactement. »

J'passe une main sur mon visage. Putain de bordel. J'ai passé presque dix ans dans un établissement pénitentiaire. J'ai survécu à ça. J'ai même réussi à en sortir sans mettre le feu à quoi que ce soit. Et voilà que j'suis en train de me faire expliquer qu'il me faut un formulaire pour obtenir un autre formulaire.

C'est presque insultant.

« Écoutez, madame. J'vais vous expliquer un truc. J'suis sorti de taule y a pas si longtemps. J'sais pas comment fonctionne la moitié de vos machines, j'connais pas vos procédures et j'ai aucune foutue idée de ce que vous attendez de moi avec vos certificats à la con. J'suis venu parce qu'on m'a demandé de venir. J'suis là, j'ai mes papiers, et j'essaie de faire les choses correctement. »

J'désigne les documents du doigt.

« Alors si vous pouviez m'expliquer ce qui manque, un truc après l'autre, au lieu de me balancer toute votre administration sur la gueule, ça m'arrangerait. »

Le sourire de l'employée commence à se figer.

« Bien sûr, monsieur. Je comprends votre situation, mais les procédures sont les mêmes pour tous les bénéficiaires du programme. »

J'sens ma mâchoire se contracter. Les mêmes pour tous. Évidemment. Parce qu'il n'y a aucune différence entre quelqu'un qui vient renouveler une déclaration de résidence et un type qui a passé une décennie à l'écart du monde extérieur. Aucun décalage à rattraper, aucune difficulté particulière, rien.

Juste une case à cocher. J'regarde encore une fois la pile.

« Vous savez quoi ? Ça commence sérieusement à me péter les burnes.
- Monsieur, je vous demanderais de bien vouloir garder votre calme. »

J'tourne lentement la tête vers elle. Garder mon calme. C'est donc ça, la suite du programme. J'dois rester calme, remplir des papiers dont j'comprends pas la moitié, fournir des justificatifs dont j'ignore l'existence et retourner chez moi en ayant l'impression d'avoir passé un examen dont personne m'a communiqué le sujet.

J'pose mes deux mains sur le comptoir. Le bureau tremble et fait tomber un pot de stylos.

« Mais je SUIS calme ! Ca se voit pas ?! »

Le bruit de mes paumes contre la surface résonne dans le hall. L'employée sursaute. J'me penche légèrement vers la vitre, les sourcils froncés, la voix déjà beaucoup trop forte pour un bâtiment où tout le monde semble s'être donné pour mission de parler à voix basse.

« J'vous demande juste de m'expliquer comment j'suis censé faire, bordel ! Vous m'dites qu'il manque un papier, j'vais chercher le papier ! Mais arrêtez de m'en sortir un nouveau à chaque fois que j'en comprends un autre ! »

Derrière moi, le silence devient particulièrement éloquent.

J'ai pas besoin de me retourner pour savoir que quelques personnes viennent de suspendre leurs activités. Je sens leurs regards. Ceux qu'on réserve à un type qui vient de perdre la tête dans un endroit où même les distributeurs automatiques ont l'air de respecter le règlement intérieur. L'employée, elle, a perdu toute trace de son sourire. Ses doigts se crispent sur le bord de son bureau. Elle recule légèrement sur son siège, les yeux rivés sur moi.

J'baisse les yeux vers les formulaires, puis les relève vers elle.

« Et maintenant, vous allez me dire qu'il me manque encore un truc ? »

J’vais craquer. J’vais craquer, bordel.