Le Grand Jeu

Ville de Seikusu, Kyoto, Japon, Terre => Centre-ville de Seikusu => Discussion démarrée par: Jake Grimwood le vendredi 06 novembre 2026, 11:02:43

Titre: Au carrefour des Moralités | Donna
Posté par: Jake Grimwood le vendredi 06 novembre 2026, 11:02:43
Seikusu avait beau avoir ses quartiers propres, ses avenues éclairées et ses honnêtes citoyens qui rentraient sagement chez eux après une journée de travail, la ville avait aussi ses petites habitudes. Les mauvaises, surtout. Celles qui se déroulaient derrière des portes métalliques, dans des arrière-salles enfumées ou au fond de hangars dont les propriétaires avaient manifestement oublié jusqu'à l'existence.

C'était précisément ce genre d'endroit qui m'intéressait.

Le gang des As. Un nom à coucher dehors, mais qui avait au moins le mérite d'être facile à retenir. Quatre enseignes, quatre types de commerces, et suffisamment de cadavres dans les placards pour meubler une résidence entière. À croire que les types avaient tiré leur organisation au poker. Ou qu'ils avaient simplement manqué d'imagination au moment de choisir leur nom. J'avais connu des criminels avec davantage de personnalité. Pas forcément davantage de neurones, remarquez.

L'affaire traînait depuis quelques semaines. J'avais commencé par les petites choses, comme tout le monde : des cargaisons qui disparaissaient, des types retrouvés avec quelques dents en moins, des témoins qui perdaient soudainement la mémoire et des commerces qui changeaient de propriétaire avec une régularité suspecte. Rien de particulièrement original. Le crime organisé avait cette fâcheuse tendance à recycler les mêmes recettes depuis que le premier abruti avait découvert qu'on pouvait gagner de l'argent en faisant travailler les autres contre leur gré.

Mais les As avaient quelque chose de différent.

Les renseignements glanés au fil de mes recherches dessinaient une organisation compartimentée en quatre branches. Le Cœur s'occupait des réseaux humains, de la traite et de tout ce qui pouvait rapporter de l'argent en exploitant la misère des autres. Le Carreau gérait les finances, les marchandises et les petits arrangements entre gens de bonne compagnie. Le Trèfle tenait le marché des stupéfiants. Quant au Pique, il s'occupait de la partie la moins présentable : les armes, les gros bras, les exécutions et les opérations qui nécessitaient davantage de plomb que de diplomatie.

Un joli petit tableau de famille.

Le plus intéressant restait toutefois la nature de ces quatre responsables. Plusieurs témoignages, recoupés avec des événements suffisamment aberrants pour ne pas être balayés d'un revers de main, évoquaient des individus dotés de capacités surnaturelles. Des entités venues de Terra, si l'on en croyait les quelques informations récoltées. Je n'étais pas exactement un spécialiste des créatures interdimensionnelles. J'avais déjà suffisamment de mal à comprendre mes semblables pour ne pas chercher à fréquenter leurs cousins d'un autre monde.

Cela dit, je n'étais pas du genre à écarter une information sous prétexte qu'elle ne rentrait pas dans les cases.

Et puis il y avait cette autre piste.

Une justicière.

Son existence revenait régulièrement dans les rapports, les témoignages et les quelques images de vidéosurveillance récupérées au cours de l'enquête. Une silhouette qui apparaissait au mauvais endroit, au mauvais moment, avec une fâcheuse tendance à perturber les opérations du gang. Transferts interrompus, échanges qui tournaient au vinaigre, interventions policières précédées d'incidents suffisamment suspects pour laisser penser qu'elle avait mis son nez dans les affaires des As.

J'avais même retrouvé quelques mentions de fusillades au cours desquelles sa présence semblait avoir compliqué le travail des forces de l'ordre. Ce qui, à défaut de me renseigner sur ses intentions, m'apprenait au moins qu'elle n'avait pas particulièrement le sens du timing.

Une justicière. Formidable.

Le monde manquait décidément de gens qui avaient envie de se mêler de ce qui ne les regardait pas.

J'avais fini par remarquer une certaine régularité dans ses apparitions. Rien d'assez précis pour établir un calendrier, mais suffisamment pour faire émerger une hypothèse. Elle intervenait principalement sur des opérations impliquant les activités du Pique. Et, à mesure que je recoupais les lieux, les horaires et les mouvements de marchandises, un secteur particulier avait commencé à attirer mon attention.

Un hangar, à l'écart des zones les plus fréquentées de Seikusu.

L'endroit avait déjà été associé à plusieurs mouvements suspects. Des véhicules utilitaires y entraient à des heures improbables, certains repartaient chargés, d'autres arrivaient avec des plaques qui ne correspondaient pas toujours à leurs propriétaires. J'avais également relevé quelques liens indirects avec des sociétés de transport dont les activités officielles semblaient aussi crédibles qu'un régime végétarien chez un boucher.

Ce soir, les probabilités jouaient en ma faveur.

Ou contre moi. C'était toujours difficile à déterminer avant de commencer.

J'avais donc pris le temps de préparer mon approche. Pas de précipitation, pas de grand numéro d'entrée. Je n'étais pas venu distribuer des cartes de visite, encore moins annoncer ma présence à des types qui avaient probablement une meilleure maîtrise des armes à feu que de la grammaire. Mon objectif était simple : observer les mouvements, identifier les individus importants et, si l'occasion se présentait, mettre la main sur l'As de Pique.

Enfin, « simple » était peut-être un terme un peu généreux.

Je m'étais approché du bâtiment en prenant soin de rester à distance des axes de circulation. Le quartier industriel offrait suffisamment de recoins pour se déplacer sans attirer l'attention, à condition de ne pas avoir la subtilité d'un camion-benne lancé dans une vitrine. J'avais pris le temps de repérer les accès, les angles morts et les bâtiments voisins. Une entrée principale, plusieurs ouvertures latérales, des issues de service. Rien d'extraordinaire, mais suffisamment de possibilités pour éviter de me retrouver coincé comme un con dans une boîte en tôle.

Le hangar, lui, ne payait pas de mine. Une construction massive, bardée de métal et de béton, avec quelques fenêtres hautes dont les vitres sales ne laissaient filtrer qu'une lumière jaunâtre. Une enceinte grillagée délimitait une partie du terrain. Deux véhicules étaient stationnés à proximité, et une caméra fixée au-dessus de la porte principale balayait lentement les abords.

Je n'avais pas encore aperçu de mouvement particulièrement intéressant.

Ça ne voulait pas dire qu'il ne se passait rien. Les types qui trafiquent des armes ne font généralement pas sonner une cloche avant de commencer leur petite réunion de famille.

J'avais finalement opté pour le bâtiment voisin. Une vieille structure industrielle dont le toit offrait une vue suffisamment dégagée sur le hangar et ses accès. Après avoir vérifié que les lieux étaient déserts, j'avais rejoint les hauteurs sans faire davantage de bruit que nécessaire.

Une fois sur le toit, je m'étais installé à l'écart du rebord, dans une position qui me permettait de surveiller le bâtiment sans découper ma silhouette sur le ciel nocturne.

J'avais une vue correcte sur l'entrée principale, le parking et une bonne partie de la cour. De là-haut, je pouvais également observer les véhicules qui empruntaient la rue adjacente. Une petite paire de jumelles complétait le dispositif. Pas très glamour, mais ça faisait le travail. Et contrairement à certains gadgets vendus à prix d'or, ça ne nécessitait pas trois heures de formation pour regarder dans le bon sens.

Je m'étais accroupi, les avant-bras posés sur les genoux, puis j'avais porté les jumelles à mes yeux.

Il ne me restait plus qu'à attendre.

Voir qui entrerait. Qui sortirait. Et surtout, qui aurait l'idée particulièrement brillante de se pointer ce soir.

J'avais tout mon temps.

Enfin, presque.