La princesse écouta les paroles de son protecteur avec un sourire tout préparé pour lui; ses lèvres roses, humides, tissées dans une délicate moue plaisante et invitante, et sa posture, légèrement penchée vers l'avant, le menton posée sur la paume, le coude sur sa cuisse, l'encourageaient presque à tout lui dire. De son passé à son éducation, un témoin extérieur serait convaincu que tout ce que Zorro lui disait la passionnait au plus haut point, et il n'aurait pas complètement tort de le croire. Shion adorait entendre les histoires des autres. Elle adorait, surtout, les personnages haut en couleur, et en ce moment, aucun homme présent dans cette troupe n'avait accroché son attention de la façon que Zorro l'avait fait.
Elle n'en oubliait bien sûr pas le repas préparé avec attention par Ty Fu, et y plongeait ses ustensiles à l'occasion, maintenant habilement l'assiette sur ses cuisses sans même la regarder. Elle dût interrompre, cependant, son écoute pour apprécier cette nouvelle bouchée débordante de saveurs. Certes, les cuisiniers du palais n'avaient à envier à quiconque, mais Shion savait apprécier la main d'un artisan, et ce repas lui rappelait l'époque où sa nourriture n'était pas aussi rigoureusement surveillée. Pas que Serenos ne la privât de rien, mais les cuisiniers ne semblaient pas volontaires de "souiller" leur précieuse cuisine avec des ingrédients moins luxueux. Les fruits, les viandes confites, les confitures, les épices, tout était mesuré pour un équilibre parfait, ce qui lui enlevait un peu de ce côté… artistique, pour seulement subvenir à sa nutrition.
Après l'avoir laissé parler un peu, elle le regarda renifler l'alcool, par prudence ou par curiosité, et elle dût retenir un éclat de rire à le voir larmoyer à l'odeur de la liqueur. Ce n'était, assurément, pas une boisson pour tous, et même dans sa caste, les gens la consommaient rarement en raison de sa haute teneur en alcool, mais pour une femme telle qu'elle, qui n'avait absolument rien à faire, ce n'étaient pas les occasions ni les raisons qui manquaient pour qu'elle s'adonne à une activité la privant de ses sens.
- Alors d'abord vous suggérez à mon cuisinier d'empoisonner le reste de la troupe avec du parapan, et maintenant vous essayez de me saouler ? Je commence à me demander si ce n'est pas de vous dont je devrais me méfier. Une ravissante demoiselle bien plus dangereuse que toute créature ou bandit sur les routes !
Son petit sourire s'élargit de quelques millimètres dans une arrogante petite grimace espiègle.
-Un empoisonnement? Allons donc, maître Wolfen, quel vilain mot! vous me prêtez de si mauvaises intentions. Non non, nullement, une simple petite plaisanterie pour apprendre à ces gaillards l'importance de ne jamais importuner celui qui s'occupe de leur nourriture. Une importante leçon, vous en conviendrez… tant qu'à vous saouler…
Elle marqua une courte pose en lui jetant un coup d'œil alors qu'il déglutissait la boisson, regardant sa pomme virile grimper puis redescendre, alors que la substance lui embrasait la gorge, la poitrine et le ventre. Et d'un léger coup d'œil à sa masculinité, elle regretta presque de ne pas pouvoir l'observer plus longtemps pour voir s'il était tout aussi homme en bas qu'il ne l'était en haut. Sans nécessairement juger la valeur d'un homme par la taille de son atout viril, comme toute personne, elle était naturellement curieuse, de cette curiosité presque puérile de savoir ce qui, finalement, n'avait aucun intérêt.
Elle lui sourit néanmoins à sa gratitude et reprit le flacon, finissant son assiette, avant de se lever et de sourire au mercenaire, avant de s'éloigner pour ramener son écuelle aux plongeurs affairés à nettoyer la vaisselle.
***
Shion gagna sa petite tente relativement tôt, comparativement à ses habitudes. Les mercenaires devaient repartir à l'aube, après tout, et à moins de vouloir s'endormir sur selle ou sur le chariot de vivre, elle ne pouvait pas rester éveiller trop longtemps. Cependant, alors que Zorro faisait son travail de superviseur, elle s'éloigna avec un groupe de femmes pour pour se laver dans l'étang d'à côté. Une des femmes, plus grande et musculeuse que les autres, tout en conservant une féminité bien à elle, aida la princesse à retirer ses vêtements, les plia soigneusement pour les poser sur la berge, avant d'escorter la princesse dans l'eau froide, emportant avec elle des flacons de terre cuite dans lesquels étaient conservés le savon et les huiles de toilette de la princesse.
Alors que les autres se contenaient de se frotter la tête et le corps avec une barre sans parfum pour se débarrasser des odeurs et de la poussière du voyage, le rituel de Shion était un brin plus complet. La grande femme la fit asseoir sur le sable inondé, avant de se mettre sur les genoux derrière elle. Elle s'occupa donc de la nettoyer, sans un mot, frottant ses cheveux avec une huile parfumée, et laver son corps avec une éponge rugueuse qui fit presque rougir la peau de la princesse, si celle-ci n'était pas si pâle.
Une fois propre, et un peu endolorie par ce bain peu relaxant, elle se laissa habiller de nouveau, avant de refaire le chemin vers le campement, et y trouva Zorro, devant la tente, ayant déjà choisir de s'envelopper dans une couverture. Elle s'arrêta un instant, croisant son regard, et réajusta ses cheveux sur son épaule, presque naturellement, la laissant retomber le côté droit, cachant à moitié sa poitrine nue. Elle songea à l'inviter, car elle n'avait pas envie d'être seule dans sa tente, mais en le regardant plus attentivement, elle se rappela que cet homme, ce bel homme, n'était pas sien à commander, d'autant plus qu'elle savait qu'une fois seule à seul, elle risquait de ne pas pouvoir garder ses mains pour elle.
"Bonne nuit, maître Wolfen," dit-elle d'une voix douce, avant de passer à sa droite et entrer dans la tente.
À son passage, le parfum de fleurs sauvages qu'elle affectionnait tant marqua l'air de son passage et, bientôt, remplit sa tente. Le silence de la nuit, cependant, fut presque total. Presque, si ce n'était des quelques instants où, malgré le claquement des tentes sous la brise nocturne, une discrète plainte soupirante, presque désespérée, s'échappa de la tente de la princesse solitaire. Par trois fois, elle manqua d'appeler le mercenaire à elle, et ce n'est qu'en se mordant les lèvres et se rappelant ses propres pensées, qu'elle se contint de succomber à cette tentation.
***
Le lendemain matin, Shion s'extirpa de sa tente aux petites heures du matin. Enfin… pas d'elle-même; ce fut en fait grâce à la présence d'une autre femme, une servante de camp, qui la secoua délicatement pour la tirer de sa somnolence, car malgré l'heure matinale, le camp était presque déjà tout levé, ne restant que la tente de la princesse et ses affaires.
Elle fut presque abasourdie de voir que les mercenaires étaient déjà presque près à partir, et se sentit malgré elle rougir d'embarras de ne pas avoir participé le moins du monde. Évidemment, personne ne lui adressa de remarque, ni un regard discourtois; sa gêne était tout à elle.
Contrairement à la nuit fraîche, le matin de Meisa était chaud et humide. Ses pieds s'enfonçaient dans une herbe trempée et une terre molle, presque boueuse. Si ce n'était des peaux qui tapissaient sa tente, elle se serait peut-être elle-même réveillée trempée, d'une façon différente de laquelle elle s'était couchée la veille.
Elle traina malgré elle des pieds jusqu'à la charrette, frottant ses yeux fatigués, et se hissa sur la banquette derrière le chauffeur. Bien vite, et malgré ses efforts, ses yeux se refermèrent, et malgré toute sa bonne volonté, elle s'assoupit sur son siège, soutenue par la présence d'un autre passager.