- Madame, l'offre que vous me faites ici me ravie. Il est de fait que oui, je n'ai guère eu occasion de découvrir ni la cité, ni ce qu'elle abrite. J'imagine qu'à cette heure tardive les possibilités seront réduite, mais je vous prends au mot et accepterai avec grande joie d'obtenir quelque guide pouvant m'offrir la découverte nocturne de votre civilisation. "
La directrice fut déstabilisée mais point choquée par le regain d’énergie de son invitée à son invitation à s’aventurer dans la cité ; elle aurait cru qu’il allait de soi qu’elle allait, en tant que son hôte, s’assurer qu’elle puisse s’imprégner de sa culture. Enfin, peut-être que ce n’était pas son cas, et qu’elle pensait réellement qu’elle serait consignée à résidence jusqu’à son départ ; certaines contrées ne se privaient pas pour se montrer peu chaleureuses envers les invités d’autres nations.
Elle observa attentivement ses yeux brillants d’intelligence et, peut-être, de curiosité. Son visage se fendit sourire jovial indiquait une petite victoire personnelle en suscitant l’intérêt de la jeune femme pour l’ancienne cité. Elle se remémora les nombreuses fois où elle avait elle-même été captivée par les récits et secrets que recelait cette ville antique, espérant transmettre cette même fascination à son interlocutrice.
- Mademoiselle, je suis enchantée par votre enthousiasme, dit-elle de sa voix digne et claire. Permettez-moi de vous rassurer ; notre cité regorge de merveilles à toute heure du jour et de la nuit, et un guide expérimenté, choisi par mes soins, vous attendra à la sortie du théâtre et se mettra à votre disposition pour vous mener à travers les rues de notre cité. Qui sait, cette soirée sera peut-être le prélude à une aventure inoubliable qui vous inspirera une nouvelle composition. Soyez assurée que vous serez en de bonnes mains et que chaque recoin de notre civilisation vous révélera ses secrets les plus enchanteurs.
Elle allait mettre fin à la conversation sur ces termes, quand les lèvres de la jeune femme laissaient passer une requête.
– À toute occasion, par ailleurs, et parce que nous ne partons pas dès l'aube, j'aimerais savoir s'il vous est permis et possible de me laisser accéder à quelques bibliothèques ou académies où je saurais trouver la satisfaction de me plonger dans les ouvrages de votre culture. Si vous avez même conseils à me porter sur ceux qui sauraient être de prime nécessité pour que je puisse découvrir votre peuple et ses fondations, je serais honoré d'en recevoir l'apprentissage.
– Mademoiselle, je suis outrée que vous aillez même à demander.
La directrice se tourna alors sur elle-même et, par l’une des grandes ouvertures du théâtre, indiqua un grand établissement, juste un peu plus au nord.
Au cœur de l'Académie, la Bibliothèque Royale de Meisa se dressait fièrement, une forteresse de savoir taillée dans la pierre noire. Ses murs, érigés avec soin, semblaient absorber la lumière environnante, créant un contraste saisissant avec les bâtiments alentour. La tour, véritable prouesse architecturale de cent quatre-vingt-dix-sept mètres de haut, projette son ombre imposante sur les ruelles animées du quartier académique. De larges fenêtres rondes, incrustées de verre d'obsidienne poli, captait la lumière du soleil et la propageait à l’intérieur, mais sans la concentrer, assurant que l’édifice n’était pas au risque de s’enflammer spontanément.
À regret, la directrice secoua doucement la tête.
– Malheureusement, mon invitée, l’heure tardive ne vous accordera pas une longue étude. Lorsque le soleil se couche, l’endroit y devient plus sombre que des souterrains, pour dissuader les jeunes étudiants d’y consacrer trop de temps et de perdre un sommeil réparateur au profit d’une étude prolongée. Je crois que seul son Altesse Royale utilise cet endroit après les heures, pour y méditer en paix, mais un mage tel que lui ne peut être indisposé par un manque de lumière. Ah ! Certainement, ma chère, si vous voyez un homme aveugle de bonne stature et d’une allure digne, noir de cheveux et aux yeux dorés, ayez la courtoisie de le saluer et de ne pas vous trouver en travers de son chemin. En dehors de la faute diplomatique que cela représenterait de barrer la route à un royal, on dit qu’il est protégé par sa magie et qu’un accident est vite arrivé. Je préfère qu’il ne vous arrive point malheur.
Dans les lois de l’hospitalité, il valait mieux être trop prudent mais assurer la sécurité de ses invités que de risquer un malheur par négligence.
– Vous pourrez donc visiter l’Académie et la Bibliothèque demain, à votre aise, et bien sûr, si votre escorte souhaite profiter également de sa journée, vous êtes libre d’aller et venir comme bon vous semble ; il n’est ici de danger que quelqu’un ne lève la main sur une invitée de la Directrice. Pour ce soir… je vous trouve votre guide.
À la courbette de la jeune femme, qui ressemblait à ce que la directrice avait vu être exercé par les hommes de Nexus et qui souleva donc quelques questions d’ordre culturel dans son esprit, la noble dame et sa fille répondirent par une révérence meisaenne, la première avec une main sur le cœur et une inclinaison respectueuse mais digne du tronc, et la seconde avec un geste plus coquet, fléchissant les genoux, une jambe vers l’arrière, une main sur le cœur et l’autre relevée, coude plié, et surtout, le regard droit vers la personne qu’elle saluait, avant de faire demi-tour sur elle-même, présentant son dos nu à la vue de leur invitée, et de partir avec sa mère.
Quelques minutes plus tard, alors que Tojeï profitait de sa libertée pour souffler tranquillement, un jeune homme l’approcha. Meisaen et asandr, il ne devait pas avoir plus d’une vingtaine d’années, manifestement jeune et manquant d’assurance. Ses yeux, comme ses lèvres pulpeuses, étaient noirs comme la nuit qui allait bientôt s’installer, tout comme ses cheveux, coiffés élégamment et tenus en place par une petite broche à cheveux en argent. Comme tout vêtement, il portait un tissu brodé passé autour de sa hanche, et ses pieds étaient adornés d’élégantes sandales. À ses chevilles et poignets étaient passés des bracelets sertis de gemme.
C’est avec une langue commune acceptable qu’il s’exprima à la jeune femme, avec un très, très lourd accent qui rendit la compréhension de celle-ci un peu plus difficile, mais pas impossible. Sa voix, cependant, miroitait sa jeunesse, mais également cette fâcheuse tendance des Meisaens de se confondre aisément avec leurs compatriotes féminines.
– Cet humble serviteur salue l’invitée de la directrice Aioren yrn Traïka. Mon nom est Ythaci. Il est mon devoir de vous guider où que vous désiriez aller dans la ville, dans la mesure des permissions accordées.
Les pâtisseries Meisaennes étaient souvent remarquablement sucrées. En effet, là où le continent avait l’érable ou la canne à sucres ou encore la betterave sucrière, Meisa avait sa propre plante à sucre, le palìn. Et le sucre de palìn était une substance qui, bien que sucrée, était surtout reconnue pour ses effets aphrodisiaques. À une époque, les pâtisseries, les confitures, les crèmes et les sauces sucrées étaient toutes considérées comme, principalement, des aliments à consommer en couple, ou entre amis appréciés. Ce n’est pas forcément considéré comme une drogue, car contrairement aux substances qualifiées de ‘philtre d’amour’, ces aliments sucrés ne forçaient pas un geste compulsif, et donc résister à l’effet aphrodisiaque était tout à fait possible. Mais, ce sont les recherches de Monsieur de la Guirayn qui, en 3011, avait découvert qu’il était possible, en changement très légèrement le procédé de préparation, de supprimer l’effet aphrodisiaque et ainsi permettre sa consommation à simple titre de gâterie sucrée.
Autrement dit, ce que Fuka venait de s’enfourner dans la bouche, si elle avait visité avant 3011, aurait été suffisant pour lui donner de furieuses envies. Une pensée que, malheureusement, Ythaci ne put s’empêcher d’avoir en la voyant gober, à l’image d’un serpent, un beignet fourré à la crème fraîche et à la confiture qui, à cette époque, l’aurait peut-être poussée à regarder tous les jeunes damoiseaux et damoiselles qui lui passaient sous le nez en se voyant incapable de humer leur parfum.
La requête de la jeune étrangère de se voir munie d’une couche supplémentaire de vêtement surpris quelque peu le Meisaen, qui s’abstint, bien entendu, de le laisser paraître ; il serait malvenu pour un serviteur, un guide, de se laisser aller à une extravagance telle que critiquer ou reprendre une invitée de marque. Cependant, les températures de Meisa étaient si clémentes, encore plus dans la cité, que la plupart des gens cherchaient plutôt un moyen de se départir de leurs vêtements, et les étrangers trouvaient souvent d’étranges stratagèmes pour conserver une pudeur étrangère au peuple local, qui ne partageaient pas avec eux cette idée, loufoque, que le corps est une chose de désir, une chose malsaine qui se doit d’être caché.
Comme exigé par sa cliente, le guide l’escorta en direction de l’entrée du théâtre, où ils attendirent la gardienne protectrice de celle dont il avait également la charge. Elle lui posa alors quelques questions, auxquelles le jeune homme ne tarda pas de répondre, n’ayant pas l’habitude, dans son service à la clientèle, de faire silence à ceux qu’il accompagnait, ce qui serait, de toute façon, une règle de l’hospitalité foncièrement enfreinte. En voici la première, qu’elle lui adressa avec un ton fort poli à son oreille :
– Alors jeune homme, prenons le temps de nous connaître. Êtes-vous originaire d'Eist'Shabal ?
Le garçon, les mains sagement jointes devant lui, porta son regard noir comme nuit vers la jeune étrangère, et s’éclaircit la voix avant de répondre :
– Je suis effectivement né à Eist’Shabal, mademoiselle. J’y ai passé la plus grande partie de ma vie, et j’y ai également fait mes études, et je compte y faire mon service militaire quand l’heure viendra.
La seconde question suivit, presque l’instant suivant de celui où il eut fermé la bouche.
– Comment me décririez-vous cette ville en premier lieu ?
En voilà une question qui était difficile de répondre sans avoir vraiment mis le nez hors de la cité, mais ce n’est pas pour autant que le jeune homme allait laisser son invitée sans réponse. Il prit quelques instants pour collecter ses pensées, et chercher une formulation pour les exprimer, son front se plissant un peu alors qu’il sombrait dans une réflexion.
– Hm… fit-il en portant le doigt à son menton. Décrire Eist’Shabal… eh bien, objectivement, c’est une ville très ancienne, si ce n’est l’une des plus vieilles de l’époque moderne. Construite il y a plus de six mille ans, elle tient toujours debout. Certains attribuent ce miracle au fait que le peuple de Meisa aurait toujours été le même, et que nul pouvoir étranger ne s’eusse jamais enfoncé suffisamment profondément dans le territoire de nos ancêtres pour en briser les murs et en ravager les maisons ou les fortifications. Les Meisaens voient Eist’Shabal comme le symbole même de leur persévérance, de leur résilience, de leur talent martial et de leur –pardonnez cet élan de superstition– bénédiction.
Et finalement, une dernière question lui vint :
– Oh, avez-vous fait partie du public durant la soirée par ailleurs ?
Devant la question, le garçon ne put réfréner un rougissement qui lui monta jusqu’aux oreilles, sachant qu’il était quand même en présence d’une personne reconnue.
– Malheureusement, non. Seuls les académiciens y étaient invités, sinon, les loges de la noblesse. Mais j’ai entendu des bribes de l’extérieur.
Ce n’était pas que Meisa ne permettait pas de mélanger les classes, loin de là, même que, beaucoup plus que partout ailleurs, les classes sociales étaient promptes à se mélanger, surtout lorsque les succès d’une gens du peuple se fait suffisamment remarquer pour attirer l’attention de la haute société. Le mérite, beaucoup plus que le sang, faisait office de noblesse, et la plupart des familles nobles actuelles étaient en fonction depuis moins d’un siècle, et descendaient de gens qui s’étaient démarqués dans les différents grands arts ; les beaux arts, la diplomatie, la guerre ou les finances. Parfois, des grands élans de noblesse, de générosité ou de charité suffisait à assurer la reconnaissance du peuple et l’élévation d’un individu.
Une fois Fuka de retour avec les biens de la jeune musicienne, Ythaci invita les jeunes femmes à le suivre, joignant les mains dans son dos nu, et marchant avec une démarche élégante et distinguée, ses pieds nus caressant légèrement le sol à chaque pas, le quittant le plus brièvement possible. Une habitude des meisaens pour éviter de trébucher, ou de se prendre un objet étranger dans le pied.
Après quelques moments, plutôt que de marcher dans les ruelles qui les avaient menées jusqu’à l’académie, le jeune homme les emmena vers les Galeries, les tunnels souterrains de la ville, et jeta un coup d’œil vers Tojeï et sa compagne.
– Si je puis vous demander… qu’aimeriez-vous visiter en premier ? Le Quartier des Roses ? La place des Arts ? Le marché ? Le Grand Pont ? Il y a aussi le Jardin des Cent-Perdus, qui est absolument magnifique à ce moment de l’année.