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Le Grand Jeu - Forum RPG

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Auteur Sujet: Les Chroniques de Moriandel [PV]  (Lu 386 fois)
Mascotte
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« le: Novembre 19, 2017, 03:09:27 »

Elle se dressait, massive, sur la côte de Moriandel. Haute de murailles, hautes de tours, c’était la raine des marchande : la célèbre cité état d’Orvent. À cette distance, la ville forte n’était encore qu’une silhouette se découpant sur la grisaille déprimante. La bise marine mugissait, agitant l’océan de vagues tumultueuses. Que ce navire avance lentement, songea Léandre, la tête dans les mains, les coudes sur le bastingage.

« On y sera avant la nuit, Seigneur Aros, déclara Marek de son ton bourru, avant de vider un peu plus sa flasque de rhum. Pas de tempête, pas de pirate, Dame Providence était de notre côté ! »

Apparemment, il était satisfait. Léandre, presque affolé, vérifia hâtivement que personne n’était à portée de voix, puis il adressa à son subalterne un regard noir et lui murmura hargneusement :

« Tu veux ma mort, crétin ?! Combien de fois il faudra que je te le dises ?! Ne m’appelle plus comme ça ! Maintenant, c’est Léandre ! Juste Léandre !
- Ho, mille pardons Seign... Léandre. Les habitudes sont coriaces », s’excusa Marek en rebouchant sa flasque.

Le Seigneur Aros était un nom connu de tous, un nom qui inspirait la crainte car il appartenait à l’un des plus grands sorciers de Moriandel. Personnage cruel et ambitieux, il était de ceux qui donnaient à la magie sa sombre réputation. À la tête d’une horde de malandrins serviles, il s’était emparé du château d’Aiglemort et en avait fait son domaine. Pendant près de quinze ans, il avait tenu en échec tous les inquisiteurs et autres téméraires qui s’étaient dressés contre lui. Pendant près de 15 ans, il avait mené ses projets retors en toute impunité. Et puis, au cours de la grande guerre, à laquelle pourtant il parût ne pas participer, il disparût. Ses bandits, privés de chef, eurent tôt fait d’être chassé d’Aiglemort. La plupart payèrent de leur vie leur allégeance au tyran.

Pour tout le monde, le Seigneur Aros avait péri et c’était tant mieux, qu’ils continuent à le croire. D’une certaine manière, ils ne se trompaient pas tout à fait... Léandre se désintéressa de son larbin et recommença à fixer Orvent. Trouverait-il là-bas son salut ? Cette question l’obsédait. Pour vu que le contact de Marek soit fiable...

* * *

L’après-midi touchait à son terme lorsque le navire arriva au port. Une pluie glacée s’abattaient sur les quais et une horde de mouettes piaillait presque aussi fort que la foule animée. L’odeur du poisson et des algues en décomposition prenaient à la gorge. Marek tâchait de se frayer un chemin au milieu des marins, des marchands et des voyageurs, Léandre dans son sillage. Ici, au carrefour des grandes routes commerciales, des hommes et des femmes de tous les horizons se côtoyaient. Parmi eux se remarquaient aussi les faces olivâtres ou rougeâtre des orcs.
Marek fit un écart pour éviter deux ouvriers chargés de caisses, puis un autre pour se tenir à distance d’un bourgeois en redingote éprouvant quelques difficultés à discipliner son cheval affolé par tant d’effervescence. Le truand quitta les qu’aies, s’engagea sur les dalles ruisselante de la jetée et fut fermement interpelé par une compagnie de mousquetaires portant les couleurs de la cité.

« Halte ! Il est à vous ? »

Marek regarda autour de lui, pris de court.

« Qui ça ? » demanda-t-il.

Léandre eut bien du mal à réprimer son exaspération. Mais que son larbin était con !

« Lui, là, le sangfée ! » insista le mousquetaire en s’approchant.

Marek réagit enfin. Il envoya une bourrade à Léandre qui faillit l’envoyer embrasser les pavés.

« Ho, lui ! Évidemment Messire. C’est mon incapable de Léandre. Je l’ai gagné aux cartes voyez-vous. »

Le mousquetaire parût perplexe et il dévisagea Marek. Ce dernier était trapu et imposant, un peu bedonnant, mal rasé, la tignasse hirsute, la peau tannée et l’expression vaseuse. Il était vêtu d’une tenue de voyageur passablement usée. Chaussé de bottes, ganté, il tenait un sac en bandoulière et, bien qu’à demi caché par la veste, l’on devinait à sa ceinture une épée et un pistolet. En fin de compte, il avait plutôt une dégaine de mercenaire.

Le mousquetaire porta son attention sur Léandre. C’était un sangfée, c’est-à-dire un animal transformé par l’influence des fées. Tous les sangfées, quelle que soit leur espèce, avaient une apparence anthropomorphe, et étaient doués de conscience ainsi que de parole. En somme, c’était des individus à part entière, même si la magie coulant dans leur veines faisaient d’eux des êtres impures selon l’opinion générale. Originaires des grandes étendues sauvages où ils vivaient en tribus, ils faisaient depuis longtemps l’objet d’un commerce lucratif, celui d’esclaves exotiques. Ils servaient aussi d’ingrédients pour la sorcellerie ou l’alchimie. Ils n’étaient donc pas si rares que cela à Orvent. Le problème, c’était que les esclaves, parfois, s’enfuyaient. Pire, ses fuyards pouvaient devenir des voleurs. Et l’on détestait les voleurs à Orvent ! Il y en avait beaucoup trop dans la cité, et pas que des sangfées, loin sans faut.

Pour en revenir à Léandre, il était deux fois moins grand que Marek et probablement huit fois moins lourd. Il arborait, sous un capuchon dégoulinant d’eau, une attendrissante frimousse d’écureuil. Son pelage, rendu graisseux par de pénibles voyages, avait la couleur de l’or et ses yeux, celle de l’onyx. Ses moustaches frémissaient au vent et sa truffe brune était un peu retroussée, comme sous le coup de l’indignation. Ce n’était pas vraiment une attitude de servitude. Pour le reste, sa mise ressemblait à Celle de Marek, les gants, les armes et le sac en moins. Son manteau recouvrait sa queue en panache, un manteau presque neuf.

« Aux cartes vous dites ? reprit le mousquetaire suspicieux. Il doit coûter cher pourtant, surtout dans les temps qui cours. Le commerce perturbé, tout ça...
- Bah, messire, j’espère bien qu’il coûte cher. Je tiens pas à minimiser ma bonne fortune ! Comme vous voyez, je roule pas sur l’or. Et puisqu’il a deux mains gauches, j’vais probablement le vendre. Tenez, j’ai l’acte de propriété par ici. »

Marek sortit d’une poche un document signé par un certain Baron d’Harset. Le mousquetaire haussa les épaules, convaincu. Il fit payer à Marek la taxe d’entrée dans la ville, puis, lui et ses hommes, s’intéressèrent à d’autres personnes. Ils semblaient traquer les infractions plus que de faire simplement acquitter la taxe.

« Deux mains gauches, grommela Léandre, sitôt un peu éloigné des gardes. Comment ose-tu, vermine ?!
- Ben quoi Seigneur ? Ça a marché, non ?
- Léandre, crétin ! Léandre ! On pourrait t’entendre ! siffla entre ses dents serrés l’écureuil, oubliant au passage qu’il pouvait lui-même être entendu. Bon, c’est quoi la suite du programme ? ajouta-t-il, un peu plus calme.
- On doit se rendre à l’auberge de la Houle Vinasse. Mon contact m’a assuré qu’on y rencontrerait ceux avec qui on pourra faire le coup. »

Sur ce, Léandre et Marek disparurent à l’angle d’une venelle fangeuse. Orvent en imposait peut-être vue de l’extérieur avec toute ses fortifications, mais elle avait son lot de quartiers miséreux comme toutes les villes de Moriandel. Les stigmates de la grande guerre n’arrangeaient pas cet état de fait.
« Dernière édition: Novembre 21, 2017, 06:09:46 par Mascotte » Journalisée

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« Répondre #1 le: Novembre 24, 2017, 06:12:18 »

La plaine de Malefosse était encaissée entre les berges de la Miunne, le quartier de Bouse-Vigne et les ruines de l'ancienne Tour d'Astrie. Bouse-Vigne était le quartier ou officiaient les tanneurs le jour et une faune moins respectable la nuit. Un quartier insalubre à l'odeur pestilentielle dont les maisons semblaient dater du moyen-âge et où l'on pouvait aussi bien se procurer des femmes à la vertu douteuse que des drogues aux effets dévastateurs. La Tour d'Astrie, démantelée au lendemain de la guerre, avait été quelques années auparavant le fief d'un ordre mystique qui était devenu le fer de lance de la machine de guerre orventienne. Malheureusement, les machinations politiques du Conseiller combinées à la crainte populaire de voir la débâcle et l'horreur de Marunn se reproduire avaient vues l'interdiction de pratique pour l'Ordre d'Astrie. Si la tour n'avait pas été détruite lors du siège d'Orvent, les mousquetaires du Roi s'en seraient certainement chargés. On pouvait pourtant toujours voir les restes majestueux et sinistres de l'édifice depuis le port.
Quant à la plaine de Malefosse, c'était surtout une zone marécageuse dont le projet de viabilisation avait été mis en suspens lors de l'annonce du début du conflit. Les priorités d'urbanisation n'étant plus vraiment à l'ordre du jour, c'était une zone de non-droit qu'on racontait infestée de démons. Bien qu'il soit vrai qu'on y trouve certaines créatures ayant fuit la guerre, rescapées des combats qui avaient mis la ville à feu et à sang, la plaine était pourtant l'un des lieux les plus sûrs de la ville en plein jour. Les truands ne s'y aventuraient pas plus que les mousquetaires ou la garde civile, aussi était-ce le lieu favori de la bourgeoisie pour s'adonner au dernier passe-temps à la mode: le duel. Le décret interdisant cette pratique était en partie responsable et braver la volonté du Roi participait indéniablement au frisson du duel.

Ce matin avait vu la brume envahir de son manteau opaque le sol spongieux de Malefosse. Ici et là des amoncellements de pierres calcinées perçaient à travers le brouillard. Sous un vieux saule étaient réunies six silhouettes, dont deux se tenaient à l'écart. La plus remarquable des deux était celle d'un orc à n'en pas douter: deux bons mètres de muscles secs, fin et élancé, sa peau couleur terre brûlée contrastait avec la complexion pâle du jeune homme à ses côtés. Malgré sa tenue de cocher, on pouvait voir un sabre de cavalerie à sa ceinture, reliquat de son service pour la couronne d'Orvent. Un œil expert aurait pu déceler les deux pistolets qu'il gardait cachés sous son manteau, mais en dehors de ses armes ou de sa carrure, Arhul n'avait rien de menaçant dans son attitude. En face de lui se tenait un jeune dandy aux cheveux blonds. Celui-ci ne semblait pas armé et rien ne laissait penser qu'il puisse lui aussi être un vétéran de la grande guerre. Ni son air décontracté ni sa nonchalance ne permettaient d'imaginer un seul instant qu'il puisse avoir côtoyé, et encore moins être cause, des massacres innommables dont les stigmates se faisaient sentir du nord de Moriandel jusqu'à cette plaine ou ils se trouvaient.

"Pourquoi avoir choisi les pistolets? L'un de vous deux va mourir!"
dit Arhul en récupérant l'ample manteau de cachemire du Comte.
Même si l'issue ne faisait pas de doute dans la tête d'Arhul, le résultat n'avait en principe rien d’inéluctable; les termes du duel étaient deux balles chacun et la limite était fixée au premier sang, mais tous deux savaient pertinemment que Charles Erwinst, rédacteur à la Gazette de Bellerive, était en train de vivre ses derniers instants.
"Jeux de mains, jeux de vilains!" répondit le Comte, un sourire candide aux lèvres.
Tout en lui tendant ses gants en cuir, l'orc, perplexe, regarda le Comte qui précisa sa pensée.
"Vilains fait référence aux roturiers, Arhul. Quand on est gentilhomme, il faut savoir être prêt à donner sa vie pour son honneur. Avec des armes nobles."
Arhul repensa à tous ses amis morts dans les tranchées de la bataille de Marun, morts pour l'honneur d'Orvent, bêtement enterrés sous des tonnes de gravats. Il renifla de mépris.
"Vous allez le tuer ?"
Le Comte regarda son ami. Arhul avait cette capacité de toujours surprendre le Comte par sa franchise et son premier degré, et ce malgré le temps qu'ils avaient pu passer ensemble au sein du XVème Régiment du Corbeau. Il ne répondit pas pour autant, considérant la réponse superflue.

Le conciliateur tendit un coffret d'acajou aux deux duellistes. Chacun y prit un pistolet à platine à silex, vérifia son état puis se mit en position.
Bien entendu, comme le Comte avait fait le choix des armes, il revenait à Erwinst de tirer le premier. Le journaliste avait à son actif de nombreuses victoires et était fin tireur; malgré la brume qui occultait la vue et le froid engourdissant les mains, il n'aurait pas dû louper son coup à cette distance, cependant il ne fit qu'effleurer son adversaire. Une sanglante estafilade se mit à couler contre la tempe du Comte qui visa à son tour. Seul Arhul pouvait voir le premier sang couler mais il se garda bien d'intervenir, conscient que le Comte maîtrisait parfaitement la situation.
Le deuxième coup de feu résonna bientôt dans la plaine. Le Comte avait volontairement raté son coup, arrachant un morceau de granit à une gargouille proche d'Erwinst. Celui-ci reprit son souffle et s'affaira à recharger son mousquet avant de mettre à nouveau son adversaire en joue.
Son tir se perdit dans les roseaux un peu plus loin. Le Comte n'avait pas bougé ne serait-ce qu'un cil. Il effectua la manœuvre à son tour s'apprêtant à toucher juste cette fois et fit un clin d’œil à Arhul avant de laisser résonner le craquement de son mousquet dans la plaine.
Le rédacteur observa bêtement la fleur rouge s'épanouir sur sa chemise blanche. Son estomac était perforé et sous peu la douleur le ferait couiner comme un enfant. Le coup n'était pas mortel dans l'immédiat, mais les connaissances en médecine étant ce qu'elles sont à Orvent, il s’apprêtait à passer les heures les plus douloureuses de son existence, ainsi que les dernières.
Le Comte essuya le sang de sa joue. Il n'y avait déjà plus aucune trace de la blessure et le sang sur sa manche fut bien vite camouflé par le manteau que tendit Arhul à son protecteur.
"C'était un coup vicieux! Je vous ai connu plus clément."
"Ah, mais les objectifs sont différents à la guerre. Et puis je n'avait pas de grief personnel vis-à-vis des gars d'en face à l'époque. Si tu veux mon avis, ce fouille-merde a bien mérité son châtiment."
Le médecin était déjà en train de s'occuper de Charles Erwinst, vainement, et le conciliateur accompagné du témoin du journaliste s'approcha des deux comparses afin de récupérer le pistolet.
"Messieurs, tout est en règle."

Quelques minutes plus tard, les deux vétérans avaient rejoint leur calèche.
"Je vous ramène à la maison?" questionna Arhul.
"Non, j'aimerai faire un tour du côté de l'Hôtel du Conseiller histoire de repérer les lieux à nouveau. Ce soir nous avons rendez-vous à l'auberge de la Houle Vinasse. Il se pourrait bien que nous ayons trouvé deux pigeons pour faire le coup."
Arhul éclata de rire. Un rire un peu guttural mais jovial.
"He bien, j'espère que ceux-là seront à la hauteur!"
« Dernière édition: Novembre 30, 2017, 07:56:10 par Alix et Nox » Journalisée

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« Répondre #2 le: Novembre 25, 2017, 08:43:52 »

« C’est là ? » demanda Léandre, un zeste de dégout dans la voix.

Il savait bien que oui, il avait l’enseigne sous les yeux, mais la façade du tripot était si lépreuse qu’il aurait espéré être démenti par son sbire. Ce dernier, hélas, souriait béatement.

« Ha ! La Houle Vinasse ! Bien sûr que c’est là ! C’est fou, ça n’a pas changer en, quoi ? Neuf ans ? Non, dix, dix ans que je te suis, déjà ! Par Dame Providence, que ça passe vite ! Je me demande si le vieux Gulbert tient toujours le bar ! »

Marek, mu par une joie presque candide, poussa la porte grinçante du sinistre commerce. Tout enfumé et crasseux qu’il soit, il permit aux deux voyageurs d’échapper à la pluie glaciale ainsi qu’à la fétidité des ruelles.

L’endroit était plutôt mal éclairé. Au fond, une cheminée crépitait. Quelques bougies de suif esseulées et un braséro rougeoyant la secondaient. Autour des tables, des personnes pour la plupart patibulaires conversaient bruyamment, se sustentaient goulument, jouaient aux dés ou s’imbibaient d’alcool. Quelques-uns avaient l’air de planer, drogués probablement. Derrière le bar, une mégère flétrie. En guise de serveuse, une fille presque jolie à la tenue vulgaire.

« Bon ben... Gulbert a plus l’air d’être là, nota Marek, après avoir refermé la porte.
- J’m’en branle de Gulbert », marmonna Léandre si bas qu’il fut le seul à s’entendre.

Tous deux s’avancèrent entre les tables. S’ils avaient attirés l’attention lors de leur arrivée, cela ne dura guère. Dans un tel lieu, on pouvait prendre un coup de poignard pour un regard trop insistant. C’était bien l’avantage de se rencontrer ici, où les oreilles indiscrètes pouvaient être coupées sans état d’âme ni crainte de voir la soldatesque s’en mêler. Léandre jetait de petit coups d’œil à gauche, à droite, mais ce fut Marek qui repéra le premier l’étoffe pourpre laissée négligemment visible au bord d’une table. C’était le signe convenu. Sans mot dire, tous deux s’installèrent à cette table. Léandre, sans se départir de son capuchon, préféra s’agenouiller sur la chaise plutôt que de s’assoir normalement. Dans le cas contraire, sa tête aurait à peine émergé du fait de sa petite taille et il en était hors de question. Tant pis si ses bottes souillaient de boue la chaise.  Il se pencha, récupéra l’étoffe pourpre et la fourra dans une poche, c’était également le signe convenu. Cette formalité accomplie, il se permit de dévisager les deux personnes qui, selon toutes vraisemblance, allaient devenir leurs associés. Il y avait un orc, un serviteur probablement, il l’ignora rapidement. Il y avait aussi un blond aux traits aristocrates. Celui-là méritait son attention.

« Le Comte je présume », articula-t-il, avec un calme feint mais indispensable à son image.

Marek n’avait toujours rien dit. Son maître tenait à tout gérer, inutile de l’énerver. Dans ce coin malfamé, Léandre n’avait plus à jouer l’esclave, sa fierté contrariée avait à cœur de remettre les rôles à leur place.
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« Répondre #3 le: Décembre 09, 2017, 10:16:47 »

Le Comte se renfrogna. Si il imaginait souvent Bouse-Vigne comme l'intestin d'Orvent; un organe vital de la cité aux rues tortueuses et malodorantes animées d'une faune bigarrée à l'activité intense, la Houle-Vinasse en était certainement l'appendice. Rares étaient les endroits dans ce quartier ou l'odeur était pire qu'à l'extérieur mais lui et Arhul avaient déjà vécu bien pire et ils n'allaient certainement pas s'arrêter à ce détail. En effet, rien n'était vraiment comparable à l'odeur qu'on pouvait subir dans les tranchées. Quand on a respiré plusieurs années durant ce mélange si particulier de sang, de peur, de poudre et de pourriture qui infestait les tranchées, la misère et la pauvreté ont un parfum tolérable.
Arhul entra le premier, son regard affûté balayant la pièce pour détecter toutes les menaces éventuelles. Seuls quelques rares clients n'étaient pas armés, mais il ne considéra pas qu'ils puissent mettre en péril la rencontre avec les deux individus qui ne devraient plus trop tarder.

Le Comte entra à sa suite, drapé de sa suffisance, sans même un regard pour son environnement.
Dans un coin de la salle, quatre hommes étaient en train de jouer au Tonk et leur partie venait de tourner court: l'un d'eux accusai un autre de triche, ce qui allait sans aucun doute finir en échauffourée et tous les regards s'étaient tournés vers le spectacle qui s'annonçait, aussi personne ne fit attention au gentleman quand il vint s'asseoir à une table accompagné de l'orc.
Le Comte esquissa un sourire. Ce genre de petite manipulation de la réalité était facile pour lui et tout aussi efficace qu'un sortilège plus puissant. Il évitait toujours d'altérer trop profondément la réalité et sa magie consistait presque essentiellement à forcer la probabilité des événements.
Les deux vétérans s'assirent à une table et le Comte défit son ascot pourpre afin de le déposer au bord de la table de façon à ce qu'il soit visible depuis l'entrée. Puis il s'installa confortablement au fond de son siège. Son visage aux traits fins respirait la sérénité, mais malgré sa jeunesse apparente son regard affichait un quiétude typique d'une grande expérience de la vie.
Il fit un signe à la serveuse et réclama un pichet de son meilleur vin.

Les deux hommes restèrent silencieux un moment, le jeune homme sirotant tranquillement son verre de vin, l'orc immobile et impassible, jusqu'à ce que leur rendez-vous fasse son entrée.
Le petit sangfée semblait inoffensif, mais Arhul savait se méfier des apparences autant que des embuscades. L'homme à son côté avait tout du mercenaire endurci et Arhul le toisa du regard, comme pour lui signifier qu'il l'avait à l'œil. Le Comte pour sa part était fortement intrigué par le rongeur qui vint s'asseoir à leur table. Il était de toute évidence le chef de la coterie, mais plus que ce rôle si inhabituel pour un sangfée, c'est l'artefact qu'il portait caché sur lui qui attira l'attention du Comte. Il s'en dégageait comme une pulsation méphitique qui dépassait de loin ce qu'on pouvait trouver au marché noir. Plus surprenant encore, qu'un féérien porte un tel objet forgé à partir de l'âme d'un des siens était tout à fait nouveau, et il se promit de faire le jour sur cette étrangeté dés qu'il le pourrait.

"Le Comte je présume"
"Et Arhul, oui. Vous êtes Léandre et Marek." répondit le Comte avec un sourire feignant l'innocence. "Vous prendrez bien un verre avant que nous attaquions le vif du sujet, nous avons de nombreux détails à régler et j'ai horreur de parler la gorge sèche."
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« Répondre #4 le: Décembre 10, 2017, 11:47:16 »

Léandre ne répondit pas tout de suite, se permettant de dévisager le Comte comme s’il cherchait à observer jusqu’aux tréfonds de son être. Ce type était-il fiable ? Pouvait-il lui accorder crédit ? Avait-il seulement le choix ? Les gens capables d’envisager sérieusement d’atteindre le trésor du mystérieux conseillé du roi d’Orvent n’était pas légion, loin s’en faut. Et la seule idée de devoir patienter peut-être des semaines, voir des mois, avant que ne se représente l’occasion d’agir lui donnait la nausée.

La seule chose que Léandre apprit durant cette inspection était qu’il avait affaire à un sorcier. Être devenu un sangfée n’avait pas altéré sa perception de la sorcellerie. Il la décelait même de manière plus instinctive, plus intime. La magie coulait dans ses veines. L’aura surnaturelle que dégageait son interlocuteur était faible. Soit c’était un débutant, soit un modéré, ce genre de sorciers trouillards qui refusaient d’embrasser pleinement la puissance des arcanes sous prétexte de vouloir se préserver. Quoi qu’il en soit, il s’en fichait. Car non, le choix, il ne l’avait pas. Cette mascarade avait déjà trop durée ! Après quelques secondes de silence, il tourna la tête vers Marek.

« Commende du vin », ordonna-t-il, plutôt sèchement.

Loin de s’offusquer, Marek fit un signe à la serveuse et passa commande en des termes joviaux. C’était un bon vivant. Son égo ne l’asphyxiait pas de surcroît, lui rendant l’existence plus douce. Pendant ce temps, la rixe battait son plein, mais demeurait circonscrite au coin opposé de la salle commune. Personne, à la tablée des quatre comploteurs, n’y prêtait vraiment attention. Le vin arriva, Marek servit son patron avant de se servir lui-même. Léandre ne toucha à son verre qu’à contrecœur. Il avait été habitué à des boissons autrement plus raffinées. Quelques gorgées prises, il braqua de nouveau ses yeux noirs sur le Comte.

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« Répondre #5 le: Décembre 13, 2017, 01:55:37 »

Le Comte offrit son sourire le plus candide au sangfée. Il n'était pas particulièrement à l'aise avec ceux de son espèce. Il savait que son activité de sorcier le plaçait dans une position position délicate envers le petit peuple, même s'il orientait sa pratique en évitant l'usage d'artéfacts ou d'autres artifices à l'origine féerique.
Peut-être était-ce pour lui une manière de se racheter suite à ses méfaits liés à la guerre. Toujours est il qu'il avait besoin d'un sangfée exceptionnel pour mener à bien le cambriolage chez le Conseiller: un sangfée qui soit un minimum versé dans les arcanes de la magie humaine ce qui était aussi rare qu'antinomique.

"Il y'a de ça quelques années, j'ai participé au sac de Keltinople. Nous n'étions pas dans les troupes d'invasion, notre mission était directement commanditée par le Conseiller. Pendant que nos grognards pillaient et violaient les keltinopli, moi et une dizaine d'hommes triés sur le volet sommes entrés dans la basilique de Marduk pour dérober des artéfacts sacrés. Par la suite, il nous a fallu plusieurs semaines pour revenir à Orvent dans la plus grande discrétion. Le Conseiller tenait personnellement à la réussite de cette mission et je sais que l'une de ces reliques est toujours dans son hôtel particulier. C'est... une sorte de verrou thaumaturgique pour simplifier, et il l'utilise pour garder ses trésors les plus secrets. Seul un sangfée peut l'activer, mais cela nécessite l'usage d'une magie qui n'est plus usitée depuis des milliers d'années. Voici les notes que j'ai prises lors de la traversée, voyez ce que vous pourrez en tirer."

Le Comte se garda bien d'évoquer les autres artéfacts qu'ils avaient rapporté du voyage, et plus précisément l'amulette d'Asakku qui était la vraie raison du sac de Keltinople. Rares étaient les personnes au courant du rôle que l'amulette avait joué dans le déroulement de la Grande Guerre et le Comte espérait bien qu'il en reste ainsi à jamais.
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« Répondre #6 le: Décembre 13, 2017, 06:07:34 »

Léandre s’empara des notes et les lut en silence. Pendant un instant, il n’y eut plus que le bruit des feuillets qu’il tournaient. Ses yeux d’onyx sautaient de ligne en ligne avec une quasi frénésie. Finalement, il réordonna le petit manuscrit et, d’autorité, le fit disparaitre dans l’une de ses poches intérieurs.

« Le verrou thaumaturgique ne pausera pas problème », déclara-t-il, particulièrement sûr de lui.

Il ne jugea pas utile d’expliciter. Or, être capable de passer outre ce dispositif magique était tout sauf anodin. Très rares étaient les sangfées qui pratiquaient la sorcellerie, la plupart pouvant fort bien se contenter de leurs éventuels petits tours de magie inné.

« Nous savons donc que nous ne resterons pas bêtement bloqué à l’entrée de sa chambre forte. Mais encore faudra-t-il l’atteindre. Son domaine a la réputation d’être plus surveillé que le palais royal. Comment on s’infiltre ? »
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« Répondre #7 le: Décembre 21, 2017, 08:02:36 »

Le Comte observai Léandre avec circonspection. Voilà bien un sangfée des plus étranges, il ne semblait pas partager avec ses semblables les traits de caractère que le Comte leur connaissait. Leur penchant naturel pour la joie de vivre était définitivement absent chez celui-ci, et la fierté commune à leur espèce paraissait s'être muée en orgueil, ce qui ne manqua pas d'interpeller le jeune sorcier. Bien entendu, certaines de ces créatures perdaient leur flamboyance naturelle suite à leur captivité, mais Léandre était libre à n'en pas douter, et plus que libre il était le leader de ce duo étrange. Encore une anomalie pour un sangfée.
Oui. Voilà ce qu'était Léandre aux yeux du Comte. Une anomalie.
Pourtant il correspondait à coup sûr au profil indispensable à la réussite de son entreprise, aussi décida-t-il de reporter l'élucidation de ce mystère à plus tard; ça et l'étude de l'improbable artefact que portait Léandre.
Il afficha à nouveau son sourire le plus innocent:
"J'entrerai le plus simplement du monde, par la grande porte: Je suis invité par le Conseiller à une petite réception. Une fois à l'intérieur je trouverai bien un moyen de m'éclipser pour favoriser votre entrée qui, à mon grand regret, risque d'être moins agréable que la mienne; il vous faudra accéder à une grille au niveau du canal. Seul un enfant pourrait y accéder; un enfant ou un sangfée de petite taille s'entend. Ne vous en faites pas, ce ne sont pas les égouts et les eaux du canal sont presque claires à cette période de l'année. Lorsque vous serez dans les caves de l'hôtel il vous faudra ouvrir la porte de service à Marek et Arhul qui attendront dehors. La porte est constamment gardée, mais quelque-chose me dit que vous disposez des moyens de vous débarrasser d'un opportun."
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« Répondre #8 le: Décembre 21, 2017, 11:37:49 »

Quoi ?!
Je vais devoir aller geler dans la flotte, de nuit, avec ce temps de merde, alors que vous, vous serez pénard dans une réception mondaine ?! Mais jamais de la vie, espèce de raclure !

Voilà ce que sembla hurler le regard de Léandre alors qu’il fixait le Comte avec une désagréable insistance. Néanmoins, ses pensées ne franchirent pas sa gueule. Elles faillirent, l’écureuil eut une étrange moue, crispant ses babines comme s’il façonnait déjà les pires jurons. Mais il ne dit rien.
À la place, il attrapa son verre, non pour le lancer à la face de son interlocuteur, ce qui fut un instant possible de croire, mais pour le vider d’un trait. Ainsi parvint-il à temporiser et à refouler sa colère. Après tout, il n’était pas à une vexation de plus ou de moins. Son objectif valait tous les sacrifices. Il reposa son verre et répondit enfin avec un calme qui ne trompait plus personne.
« Nous devrons acheter une bourse étanche pour que je puisse y mettre vos notes sur le verrou thaumaturgique. Elles ne doivent pas être détériorées par l’eau. Le plan me convient. Autre chose à préciser ? »

Si ce n’était pas le cas, il était temps de partir. Oui, grand temps. Cette auberge minable ne méritait pas sa présence.
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« Répondre #9 le: Décembre 28, 2017, 11:06:11 »

Le visage du Comte s'éclaircit d'un sourire amusé.
Hé bien, il a l'air un peu à cran le petit sangfée. Je me demande comment il aurait réagi si je lui avait présenté ma première idée pour le faire entrer chez le conseiller en tant que futur artefact.

"Eh bien, mes amis, levons nos verres à cette entreprise qui je l'espère sera profitable à nous tous!"
...et à l'ensemble de Moriandel si tout se déroule comme prévu.


L'Hôtel de Cartebuse ne portait pas son nom à juste titre. En effet, la demeure du Conseiller tenait plus d'un petit palais que d'un hôtel particulier. Situé en face du palais du Roi, de l'autre côté d'un large canal secondaire de la Miunne réservé à l'usage militaire, Cartebuse avait été autrefois le siège de la marine royale avant que celle-ci ne déménage pour l'embouchure du fleuve.
Il ne restait plus aujourd'hui que deux bâtiments, deux témoins du passé encadrant les jardins somptueusement paysagés du Conseiller. En aval se trouvait une caserne, toujours utilisée à cet effet par la milice urbaine du Conseiller, toujours en service malgré la fin des hostilités. En amont le vieil arsenal aux dimensions trop modestes pour subvenir aux nécessités actuelles de la flotte Orventienne avait été réaffecté à la "forge" d'artefacts magiques tout a fait officieusement.

L'hôtel à proprement parler était typiquement situé entre cour et jardin. La splendide bâtisse en pierre de taille, large de cent bons mètres, était un ajout récent: construite sur les fondations de l'ancienne capitainerie, elle formait un U autour de la cour intérieure accueillant les attelages des visiteurs.
La rue des Contrelangs qui longeait les imposants murs de clôture courait le long d'un autre canal, plus petit et publique celui-ci, et le porche était en retrait par rapport à la rue suivant un pan semi-elliptique ce qui facilita la manœuvre de la calèche du Comte pour entrer dans la cour.

Le Comte réajusta sa tenue et épousseta une imaginaire poussière avant de donner ses dernières recommandations à Arhul et Marek:

"Si ton maître est aussi talentueux qu'il semble le croire, vous pourrez bientôt entrer par la porte de service de l'ancien arsenal. N'oubliez pas de me prévenir sitôt que ce sera fait."

Sur ces mots, il leur tendit un vieux chiffon sale, d'aspect tout à fait banal.

"Si ce morceau d'étoffe venait à être taché, un événement produirait une tâche similaire sur ma chemise. Versez-y de l'eau pour m'avertir d'un incident fâcheux pour notre plan. Si tout se déroule comme prévu et que vous avez réussi à entrer, renversez-y du vin; ce sera le signal pour moi qu'il est temps de m'éclipser et de vous rejoindre."

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Ils se font tous avoir !


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« Répondre #10 le: Décembre 29, 2017, 02:35:03 »

Marek, toujours jovial, toujours calme, pris acte des propos du Comte alors qu’il laissait Arhul prendre au sens propre le chiffon sale. Puis, l’homme et l’orc s’éclipsèrent avant qu’on ne fasse attention à eux et que le Comte ne pénètre pour de bon dans le monde des nantis.

Orvent exsangue ?
Orvent affamée ?
Orvent agitée ?
Mais point du tout pourrait-on jurer en cette soirée mondaine ! Point du tout pour les puissants, bien au-dessus des insignifiantes contrariétés de la plèbe. Monsieur le Comte ne tarda pas à faire son entrée dans un vaste et coquet salon bourdonnant déjà des voix des invités. Un violoniste distrayait discrètement l’oreille par une adroite mélodie. Sans doute devait-il être un musicien réputé pour avoir décroché cette place. Sa vêture, certes fort respectable, n’était pas au diapason des fastueuses mises des nobles et grands bourgeois de la cité assemblés ici. Les bien informés savaient qu’à la cour du conseillé quantité d’opportunités se présentaient. Mal avisé était celui qui comptait réussir en omettant ce rendez-vous obligé.

« Ha, Monsieur le Comte ! s’exclama une dame en apercevant le sorcier tout juste arrivé. Je suis enchantée de vous voir ! Vraiment ! »

Ton ampoulé, démarche empâtée, lady Glaïole pesait largement plus de cent kilos. Son péché mignon : la gourmandise. Il n’était donc pas étonnant de la voir tenir, entre deux doigts boudinés, un succulent petit gâteau débordant de crème. Son visage flasque au sourire niais exprimait une allégresse dépourvue de la réserve qui aurait dût être la sienne, eut égard son rang de duchesse. Méfiance cependant, son regard n’était pas celui d’une truie, bien au contraire, on pouvait y lire une intelligence malsaine. Plus inquiétant encore, contre elle, le Comte avait souvent perdu aux cartes, détail insignifiant mais qui ne l’était pas lorsqu’on pouvait user de sorcellerie pour faire mentir les statistiques. Enfin, un regard affuté pouvait deviner, sous la robe rose, au niveau de l’énorme poitrine, un médaillon circulaire dentelé, ressemblant fort à un soleil stylisé, symbole d’une secte locale que présidait le conseillé.

« Vous êtes si discret ces temps-ci ! Que fabriquez-vous, petit cachetier, qui puisse justifier que vous fuyez nos parties endiablées ? Auriez-vous peur que je finisse par vous ruiner ? »

Elle se ventait, affirmant à qui voulait bien l’entendre qu’elle ne perdait jamais aux cartes ou aux dés. Mais elle perdait, de temps en temps, souvent face à Monsieur le Comte justement, même si ce n’était pas aussi souvent que la logique l’aurait voulu. Arrivé à côté de lui, elle lui tendit son imposante main pour qu’il puisse la baiser. Son parfum était si fort que certains s’écartaient d’elle pour ne pas avoir la tête qui tourne. Le conseillé n’était pas encore entré dans le salon. Il viendrait, forcément, mais quand ?

* * *

Durant les dernières minutes, Léandre avait silencieusement maudit l’hiver, la flotte, les grilles, le froid, le plan et bien sûr l’hauteur du plan à maintes reprises. Ce n’était pas parce qu’il était prêt à tous les sacrifices qu’il appréciait qu’il y en ait à faire.

Une quantité d’eau qu’il jugea impressionnante tomba sur les pavés alors qu’il essorait sa queue en panache. À force de la tordre, il se fit presque mal. Il avait franchi la grille du canal, se découvrant meilleur nageur qu’il ne l’aurait cru. Durant sa vie de sorcier, il n’avait pas du tout été adepte d’exercices physiques. Il savait monter à cheval, était en assez bonne santé pour faire de longues marches, mais voilà tout. Depuis sa mésaventure, depuis qu’il était un sangfée, les situations où il devait bien d’avantage bouger se multipliaient et, régulièrement, il obtenait des résultats stupéfiants. Ce n’était pas pour lui plaire, il y voyait la marque d’une intolérable influence animale. Mais bon, si ça l’aidait au final...

Présentement, il se trouvait dans les caves de l’hôtel Cartebuse, juste à côté du conduit fluvial auquel donnait accès la grille. Le murmure de l’eau raisonnait dans ce vaste milieu clos et ténébreux. À quoi pouvait bien servir ce conduit ? Était-ce un moyen de quitter discrètement le domaine en barque ? Peut-être. À vrai dire, Léandre s’en fichait. Sa seule préoccupation était de se sécher. Il dégoulinait encore. Après avoir essoré sa queue, et refusant de s’ébrouer, il joignit les mains et tenta d’exécuter un sortilège simple pour générer une flamme. Le feu jaillit belle et bien d’entre ses doigts, mais si fort, si brusque, qu’il manqua lui roussir les moustaches. Il sursauta, recula la tête et éloigna les mains autant qu’il le put, le temps que la flamme se stabilise, ce qui n’arriva pas vraiment. Elle crépitait comme si elle se trouvait sur une trainée de poudre qu’elle consumait. De surcroît, au lieu du bleu spectral attendu, la flamme avait la couleur de l’or flamboyant et émettaient de belles étincelles qui flottaient et tourbillonnaient un instant avant de s’éteindre. Un feu de fée... rien ne lui était épargné... Mais au moins, elle ne lui brûlait pas les mains et dégageait assez de chaleur pour les besoins du moment.
Léandre, non sans une moue de dégoût, attendit en se gardant bien de baisser les yeux sur lui. Mais ses yeux trouvèrent néanmoins son ombre, une ombre qui n’aurait pas dû être portée sur le mur si la lumière était allée normalement en ligne droite, l’ombre d’un homme-écureuil nu. Il s’était en effet déshabillé avant de plonger. À côté de lui patientait le sac imperméable que lui avait dégoté Marek. Il avait pu y mettre toutes ses affaires, pas seulement les notes de Monsieur le Comte. Marek... il lui dénichait toujours ce qu’il fallait au bon moment... Mais Marek n’était plus là. À lui d’être à la hauteur.

Assez de temps perdu ! Le pelage encore un peu humide, Léandre souffla la flamme magique, ouvrit le sac et, dans le noir, se rhabilla. Il récupéra son amulette dont le seul contact lui procura une étrange sensation de mal être. L’objet était d’une rare puissance. Bientôt, si tout se passait bien, il pourrait à nouveau s’en servir. Il récupéra les notes, qu’il rangea dans une poche intérieur de son grand manteau à capuchon. Il glissa une dague effilée dans sa ceinture. À cause de sa magie capricieuse, l’arme blanche restait le moyen le plus prudent d’éliminer le garde surveillant la porte de service. Il prit enfin le sac imperméable, désormais vide, le secoua pour en chasser les dernières gouttes, et le mit en bandoulière. Le voilà prêt. Il s’éloigna d’un pas discret à travers les caves de l’hôtel...
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